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Retour sur la Bobine occupée

« Une super belle expérience »

Depuis plusieurs années, la mairie écolo promet de « réquisitionner des logements vacants » sans aucun résultat pour l’instant. Par contre, elle est parvenue à expulser la Bobine, ancienne salle de concert occupée pendant presque trois mois cet automne, ayant hébergé et fait office de « maison commune » pour des dizaines de personnes sans logement. Retour sur une expérience originale, remplie de chaleur humaine et de dignité.

« La Bobine, ça leur met du baume au cœur. » C’était en novembre, pendant une maraude. L’association Amici - Samu social de Grenoble nous avait invités à les suivre et ce soir-là, Éric et Claire trouvaient qu’il n’y avait pas grand monde en centre-ville. Pas grand monde des habitués des maraudes, s’entend. Devant Chavant, quelques-uns étaient quand même venus prendre une boisson chaude et papoter quelques instants. Il y avait Phil, il y avait Fouad, il y avait Jacob (pseudos) et tous parlaient de la Bobine occupée avec des étoiles dans les yeux.

Certains y dormaient, d’autres non, mais tous y passaient souvent pour manger, papoter et y trouver l’essentiel : de la chaleur humaine. « C’est un squat de luxe » assurait Fouad, racontant, hilare, « dormir dans les studios d’enregistrement. Il y a des embrouilles, mais c’est plutôt bien géré... La salle de concert, on y est très bien ! Avec le vidéoproj’, ça fait des parties de Mariokart sur la Switch ». Éric et Claire les écoutaient interloqués. « Ça va mal finir  » redoutait Éric, président de l’association Amici, une dizaine d’années de maraudes à son actif et une connaissance certaine des personnalités à fleur de peau et des parcours cabossés des gens de la rue. Son expérience lui faisait appréhender leur concentration dans un lieu sans cadre institutionnel, avec tous les potentiels d’embrouilles et de prises de drogues et autres produits nocifs. Claire partageait ses peurs tout en remarquant : « Je les ai jamais vus comme ça. Ça a l’air de vraiment leur faire du bien, ce lieu.  »

Rembobinons le fil de la Bobine, ancien «  lieu culturel à partager  », avec notamment une salle de concert de 300 places, fermée en juin dernier suite à des années de déficit de l’association gestionnaire. Le 18 septembre, après la deuxième manifestation «  Bloquons tout  », le lieu est squatté dans le but de servir de camp de base pour le mouvement social. Émile, un des membres très actifs de l’occupation se souvient : «  On s’attendait à se faire virer au bout d’un ou deux jours.  » Ce qui ne fut pas le cas : très vite, des assemblées générales plus ou moins chaotiques mettent en place une programmation militante et culturelle, mais le foisonnement d’initiatives doit vite composer avec un imprévu.

Avant l’occupation, la terrasse de la Bobine était occupée par une petite vingtaine de migrants sans abri, profitant notamment de la présence de prises pour recharger leurs téléphones. Comment continuer à les laisser dormir dehors alors qu’il y a tout cet espace chauffé disponible ?

C’était pas prévu, mais la Bobine occupée devient vite un lieu d’hébergement pour sans-domicile-fixe, le mouvement social autour du 10 septembre s’essoufflant de toute façon bien vite. Par peur que cela n’augmente le risque d’expulsion (la loi permet d’expulser en cas d’hébergement dit « insalubre  ») les occupants ne communiquent pas là-dessus. Ce n’est pas officiel, mais ça se sait vite. Ce qui fait qu’en plus des anciens squatteurs de la terrasse, la plupart migrants sans papiers, viennent dormir des hommes seuls habitués de la rue grenobloise, les Phil, Fouad et autres réguliers de la maraude d’Amici. Une quarantaine de personnes (dont des livreurs à vélo) y passent régulièrement les nuits, en plus de gens de passage. Et puis la journée, il y a toujours à manger, des concerts, des soirées militantes, des AG plus ou moins productives.

Mais il y a aussi le propriétaire des lieux, la mairie de Grenoble, qui n’a donc pas demandé l’expulsion mais qui n’a jamais non plus envisagé une occupation sur le long terme. Pendant les premières semaines, elle a donc essayé de convaincre les occupants d’aller dans un autre lieu, comme la Salle rouge (où l’hébergement n’aurait pas été possible), puis a officialisé un projet de reprise par la Scic (société coopérative d’intérêt collectif) l’Autre Asso. Une Scic qui a maladroitement essayé de convaincre les occupants de lui laisser la place, avant de réaliser un sondage sur Instagram pour demander à sa communauté s’il fallait « déloger » les occupants pour faire de la Bobine un lieu de solidarités. Résultat sans appel : 88 % votent pour « se retirer » contre 12 % pour « les déloger  ». Finalement, suite à l’échec d’une levée de fonds, l’Autre Asso abandonne la reprise, ce qui laisse donc la mairie seule face à ses responsabilités.

Malgré de nombreuses tentatives de discussion de la part des occupants pour démontrer l’utilité du lieu, la municipalité verte et rouge fait finalement intervenir les forces de l’ordre le 10 décembre pour expulser les occupants. Si la mairie annonce avoir relogé les personnes qui le désiraient, ce relogement durera en fait seulement six jours…

Près de deux mois plus tard, on retrouve Linda, qui a dormi pendant deux mois à la Bobine. «  C’était une super belle expérience » assure la jeune femme de 20 ans au parcours chaotique. « J’ai été une enfant placée, mais le jour de mes dix-huit ans, l’Ase (aide sociale à l’enfance) m’a foutue dehors, et j’avais nulle part où aller. » Elle raconte les «  conneries  » faites dans les rues de Tours et puis son départ pour Grenoble « avec un mec. On dormait dans un squat à Malherbe, mais au bout d’un mois il m’a mis dehors.  » Les mois d’après Linda dormait « dans des cages d’escalier de Malherbe » tout en se débattant avec ses problèmes d’anorexie et de drogues.

Quand elle a appris que la Bobine pouvait servir de lieu d’hébergement, elle y est passée en restant «  juste la journée au début. Je connaissais personne et je ne suis pas très sociable... » Et puis finalement, elle y a aussi dormi : « Ça m’a appris qu’on pouvait aussi tomber sur des gens sympas. Une fille à la rue, ça attire tous les clochards… Là j’ai trouvé beaucoup d’humanité, j’ai appris plein de choses sur mes droits, sur les lois, j’ai rencontré des gens un peu dans la même situation que moi. Dans la rue, il y a beaucoup d’anciens enfants placés... Il y avait des tensions parce qu’on vivait tous ensemble mais on arrivait toujours à les gérer.  » Deux mois plus tard, Linda est logée dans un appart’ d’anciens occupants de la Bobine et commence à entrevoir des perspectives d’avenir : « Je viens d’apprendre que mon éducatrice, que j’avais rencontrée à Malherbe, m’a trouvé un logement. Il est juste derrière la Bobine en plus… Je suis en train de faire mes papiers, ma carte Vitale. Et j’aimerais faire une formation, pour travailler avec les personnes âgées... » Linda regrette en tout cas l’expulsion de la Bobine : « Ce lieu aidait plein le monde, maintenant on est plus dispersés… Ils auraient au moins pu attendre la fin de l’hiver.  »

Si la mairie n’a pas attendu la fin de l’hiver, c’est bien entendu pour des raisons de «  sécurité  », comme l’explique le communiqué envoyé le jour de l’expulsion : «  Les premières constatations réalisées à l’intérieur du bâtiment confirment pleinement les inquiétudes qui ont justifié la décision d’évacuer. Les conditions d’hébergement et d’hygiène étaient particulièrement insalubres et dégradées, incompatibles avec la sécurité et la dignité des personnes présentes.  » Céline Deslattes, conseillère municipale déléguée à la grande précarité, explique même avoir constaté « un lieu saccagé, avec des conditions indignes, des excréments sur le sol... » Ce qui fait bondir Émile : « Les deux derniers jours, vu qu’on savait qu’on allait être expulsé, on a arrêté de faire le ménage et de mettre la pression aux maîtres des chiens pour qu’ils ramassent les crottes mais tout le temps de l’occupation, le lieu ne répondait certes pas aux normes de sécurité mais proposait un logement “digne”… En tous cas plus digne que la rue. Dormir dans des studios de musique à plein c’est pas OK mais c’est moins “pas OK” que dans la rue... »

Ces deux manières de voir cette occupation, de la part de l’autorité et de la part d’un membre actif reflètent une problématique plus large : celle de la pertinence de tout vouloir faire rentrer dans des cadres, avec des normes de sécurité et la certitude de pouvoir tout « contrôler ». Parmi les habitués de la maraude d’Amici, il y a beaucoup d’« hommes avec des troubles psychiques aggravés par la vie à la rue, et qui ont un peu de mal à rentrer dans un cadre » assure Éric qui nous a raconté plusieurs histoires de sans-abri obtenant un appartement mais ne parvenant pas à rester dedans, rattrapés par leurs démons ou leurs addictions.

«  Celui qui meurt de faim à Grenoble aujourd’hui franchement c’est con... » nous avait confié Mattéo, rencontré avec le Samu social, en listant toutes les maraudes et tous les endroits où aller manger gratos. Dans la cuvette, il y a de multiples réponses plus ou moins institutionnelles à la misère, mais pas forcément toutes adaptées, analyse Éric en évoquant notamment le côté de plus en plus « low-cost  » de certaines structures, assurant une certaine prestation mais sans vraiment s’adapter aux personnes concernées. La philosophie d’Amici est tout autre, avec pour but de créer un vrai lien avec les « bénéficiaires » des maraudes. Éric, notamment, est capable de discuter des heures avec ceux qui viennent chercher à bouffer, malgré le froid ou l’heure avancée de la nuit. Et, du peu qu’on en a vu, beaucoup viennent autant chercher des denrées que de la chaleur humaine, qui peut tant faire défaut en dormant dehors.

Une chaleur humaine qu’ils pouvaient donc aussi retrouver dans la Bobine occupée, malgré les multiples tensions. « Il y a eu des embrouilles, admet Émile, mais comme partout ailleurs… Et il y avait une solidarité immédiate : quand une personne voulait être violente, on était immédiatement plein à faire corps… Le fait qu’on ne vende pas du tout d’alcool dans le lieu a aussi aidé à réduire les tensions... Rien n’était idéal, mais encore une fois : c’était de toute façon mieux que dehors.  » Émile revient notamment sur les nombreuses soirées, qui amenaient forcément des comportements inappropriés et donc une vigilance pour « repérer les mecs relous  » : « On était un peu saoulés parce que c’était loin des standards qu’on aurait aimé tenir mais a priori c’était plutôt moins pire qu’à l’époque de l’ancienne Bobine. Il y a plein d’anciens salariés qui sont venus, des anciens barmans qui nous ont aidés pour la bouffe, des anciens ingés son et lumière qui nous ont aidés pour les concerts et même un ancien vigile. Lui trouvait qu’à l’époque, il y avait plus de comportements problématiques et que finalement c’était plutôt bien géré... »

Émile raconte aussi les tensions au sein des militants de l’occupation, entre ceux qui «  avaient des grandes idées pour savoir comment “aider les gens en galère” » et puis d’autres, dont lui, qui voulaient plutôt faire confiance aux capacités d’autogestion des personnes concernées et être là en soutien. Ce sont finalement plutôt les membres de la deuxième catégorie qui sont restés tout le long de l’occupation, sans « grandes idées » mais en s’adaptant aux nécessités de la vie collective. «  Ça fonctionnait, parce que contrairement à la rue, comme il y avait un espace, de la chaleur, de la bouffe, cela laissait pas mal d’espace mental et d’énergie pour mieux autogérer le vivre ensemble.  »

D’ailleurs, contrairement à la caricature «  indigne » entretenue par la mairie, de nombreux travailleurs sociaux ou institutions renvoyaient aussi des personnes en galère vers le lieu. Dès le début de l’occupation de la Métropole par cent cinquante migrants (voir précédent numéro), la cuisine de la Bobine servait à leur faire à manger, jusqu’à ce qu’elle soit expulsée et que la Métropole doive louer un logement d’Actis pour le faire (voir encart)… « Et puis ça a créé de la solidarité et de la compréhension, entre plein de groupes de personnes différentes, les militants, les gens à la rue, les gens de passage. Avant des sans-abri migrants et des sans-abri punks ne s’étaient jamais parlé, maintenant ils se connaissent et peuvent s’entraider.  »

Un mois et demi après l’expulsion, la mairie a choisi de confier la future gestion du lieu à la Scic de la Belle électrique, qui gère déjà la salle de mille places de la ville. Elle va en faire un lieu bien propre, bien géré, pour toute la faune culturelo-bourgeoise ne manquant déjà pas de lieux à Grenoble. Contrairement aux gens de la rue à la recherche d’une « dignité  » qu’ils trouvent plus facilement grâce à la chaleur humaine de lieux hors-cadres...

Des logements sociaux transformés en outils de spéculation

Pas très loin de la Bobine, il y a la rue du 4ème-régiment-du-Génie, dont le bailleur social Actis possède la plupart des logements. Depuis quelques années, Actis en vend certains, notamment dans l’immeuble du 10. Les contraintes financières obligent des fois les bailleurs sociaux à se séparer de logements (notamment ceux situés dans des « petits immeubles » pour se concentrer sur de grands ensembles plus faciles à « gérer »). Dans l’idée, cette vente de logements doit normalement profiter à des acheteurs pas trop riches, idéalement anciens locataires de logements sociaux : c’est pour ça que les prix sont légèrement en-dessous du prix du marché et que les frais de notaires sont réduits. Sauf que pour cet immeuble, une habitante constate, effarée, que sur les sept appartements vendus par Actis, quatre ont été achetés par des personnes qui y habitent et trois autres par des multipropriétaires, louant ensuite le logement acheté au rabais. Il y a Nicolas B., qui habite à Bourgoin-Jallieu, possède un autre appartement à Lyon ainsi qu’une société de location de logements et qui propose ce nouvel appartement à la location en AirBnb… Il y a aussi Vincent F., également à la tête d’une société de logements et louant son logement à des étudiants, tout comme Jérôme B. Contacté, Actis assure «  respecter strictement les conditions légales autorisant la vente HLM  » en rappelant que ces ventes profitent prioritairement aux locataires de ces logements puis, s’ils sont vacants, par ordre de priorité d’abord à des personnes ne dépassant pas un certain plafond de ressources, puis à des collectivités territoriales et enfin s’il n’y a pas de proposition des deux premières catégories à «  toute autre personne physique (sans plafond de ressources)  ». La com’ du bailleur social assure : « En moyenne, entre 30 et 50% des ventes annuelles effectuées (26 logements en 2025) sont faites au bénéfice de locataires du logement social.  » On dirait donc bien que la vente de ces logements sociaux à des multipropriétaires les louant ensuite en AirBnb est légale, même si elle est sacrément immorale dans une métropole où des dizaines de milliers de demandes de logements sociaux restent insatisfaites. Au rez-de-chaussée du 8, rue du 4ème- régiment-du-Génie, la Métropole a d’ailleurs loué un local pour permettre aux cent cinquante personnes à la rue occupant une grande pièce de la Métropole depuis plus de trois mois de cuisiner. Ces familles ont été expulsées de logements qu’elles louaient à des « marchands de sommeil », profitant de l’abandon de logements sociaux par Actis pour les squatter et se faire passer pour les propriétaires. Légaux ou pas, divers multipropriétaires profitent donc des politiques impulsées par le bailleur social.