« La politique on s’en vraiment fout ». Wassim est catégorique : il ne connaît personne qui vote. « Tous les petits de mon age, ils votent pas. Tous les gens de quartier ils votent pas. Vraiment pas » Wassim a 24 ans, tient une épicerie sur la place Beaumarchais à Échirolles, mais s’autodéfinit comme « petit ». « Même si les politiques changent, au quartier ça change pas… Bon en ce moment c’est calme, c’est plus comme l’année dernière ou il y avait des tirs tous les trois jours. Maintenant c’est stabilisé, tout le monde a son point de deal... »
Aux dernières élections municipales, en 2020, il y a eu 17,5 et 19,6 % de participation dans les deux bureaux de vote du groupe scolaire Jean-Paul Marat, à côté de la place Beaumarchais. Ça fait au moins 80 % d’abstention. Quatre personnes sur cinq qui ne vont pas voter. Et encore c’est sans compter les personnes non-inscrites sur les listes électorales, qu’elles aient ou non le droit de vote. Dans ce quartier, c’est plus de 9 habitants en âge de voter sur 10 qui ne se sont pas rendus aux urnes.
Le groupe scolaire Jean-Paul Marat n’est pas un bureau de vote isolé. Pour les municipales de 2020, on a compté sur l’agglomération 42 bureaux où le taux de participation ne dépassait pas 30 %. Et huit où il ne dépassait pas les 20 % . Hormis les deux de Jean-Paul Marat, ils sont tous situés à Grenoble, dans les quartiers Mistral, Teisseire, Villeneuve ou Village olympique. Pour ce reportage, réalisé tantôt à deux, tantôt tout-e seul-e, on s’est cantonné au Village Olympique et aux Villeneuves, de Grenoble et d’Échirolles, où se situe la place Beaumarchais.
Alors que de nouvelles municipales ont lieu dans six mois, les médias commencent à se remplir des déclarations des divers politiciens et des grandes vérités des partisans des un-es et des autres. Mais jamais – ou quasiment jamais – on n’entend causer celles et ceux qui boudent l’isoloir. C’est pourtant l’immense majorité.
Bien entendu le premier tour des élections municipales de 2020, en plein Covid et deux jours avant le premier confinement, a été particulièrement sujet à l’abstention. N’empêche qu’aux dernières municipales, en 2014, le taux de participation était juste d’environ dix points supérieur dans ces bureaux. Et même aux présidentielles, scrutin ou il y a le plus de votants, le 50 % des inscrits est très rarement dépassé. Ici encore plus qu’ailleurs, l’abstention est bien le premier parti de France
« La politique c’est comme une maison sans toit ». Au début on ne comprenait pas trop la métaphore de Bouzid. « Les politicards font des promesses, les murs, mais ne les réalisent jamais, ils ne font jamais le toit. » Déjà on voyait mieux, mais après il a encore été plus explicite. « Les élections c’est de l’escroquerie à ciel ouvert. Et le pire c’est que les escrocs, les politicards, sont applaudis par une partie du peuple... » Bouzid tient le Rhumel, dernier commerce ouvert de la place des Géants. Entouré de stores fermés, il a un rapport assez concret avec la politique locale. « Je ne sais pas quand je vais partir. Depuis dix ans, ils disent qu’ils vont peut-être raser tout ça… Je suis le dernier commerce du quartier, ils l’ont tué. » Mais qui ça « ils » ? « Je sais pas des fois c’est la faute à la ville, des fois à la Métropole. Alors Bouzid se moque en souriant, et assure que si pas mal votent, lui « jamais » : « la démocratie n’existe nulle part ».
Des énervés comme Bouzid, on en a pas rencontré beaucoup. On a fait aucun pourcentage, mais les retours les plus fréquents relevaient tantôt de la résignation, tantôt de la plus totale indifférence. On s’est ainsi pris pas mal de semi-vents. C’est-à-dire des personnes au début pas hostiles à la discussion, et puis dès qu’on prononçait le mot « abstention » ou « élection », les visages se fermaient et les personnes poursuivaient leur chemin. « J’ai rien à vous dire là-dessus », « je ne suis pas concerné », l’étonnant « je sais pas moi je vote pas je suis pas politicien », et très souvent « ça ne me dit rien du tout ». Ça nous a surpris cette expression : pour nous on dit plutôt « ça ne me dit rien du tout » pour des choses anodines, si on est questionné sur une date historique, le dernier tube à la mode ou le nom d’un joueur de foot par exemple. Mais là on parle de la démocratie, de l’organisation de la vie de la cité, du pouvoir, des décisions politiques : bêtement on croyait que tout le monde avait un truc à dire là-dessus, ne serait-ce que « c’est de la merde ». Mais non il y a apparemment plein de personnes à qui ces sujets-là ne disent « rien du tout ».
On s’y est aussi sans doute mal pris. On avait l’impression des fois que, dès qu’on prononçait le mot « abstention », certains croyaient qu’on voulait les convaincre d’aller voter. On avait beau démentir, tenter d’expliquer notre démarche, en face la méfiance était définitivement installée et il n’y avait plus qu’à s’excuser du dérangement. Et puis surtout, il a fallu se faire une raison : l’abstention est un sujet dont tout le monde se fout, même les abstentionnistes. Le plus grand parti de France réussit aussi la prouesse de ne quasiment pas avoir de partisans.
Il a par contre pas mal de détracteurs. Certains qui nous ont répondu sèchement « oui ben moi je vote » quand on leur a évoqué notre sujet. Et d’autres qui se sont un peu énervés, comme Cheikh : « Si les gens votent pas faut pas qu’ils se plaignent après ». Mais quand je lui ai demandé s’il votait, il m’a répondu « Non, mais moi je me plains pas ». Un forain du marché de Villeneuve regrettait lui de ne pas pouvoir voter. « Je comprends les gens qui votent pas, ça ne change rien. Mais s’ils votent pas, ce sera encore pire. »
On est partis faire ce reportage habités par L’invendable, une nouvelle revue de « grands reportages sous une forme débridée », à coup sûr notre meilleure découverte journalistique des dernières années. Eux partent pendant des mois aux États-Unis ou en Russie, nous on avait que quelques journées et on ne pouvait pas quitter la cuvette. Mais on s’est vite rendu compte que notre problème c’était aussi le choix du sujet : quand eux font parler leurs interlocuteurs sur Trump ou Poutine, nous on rame à tirer quelques considérations sur le refus de participer aux élections. L’abstention ne fait pas de scandales, ne déclare pas la guerre, ne promet rien et ne ment jamais. Elle attaque pas et personne – ou presque – ne la défend.
Alors dans nos meilleures rencontres, on a beaucoup parlé d’autre chose. Raifé la serbe n’arrêtait pas de rigoler, en racontant que deux de ses filles n’étaient pas mariées. « Quand on s’est brûlé avec le lait, on a peur que même le yaourt il soit chaud ». La politique c’est pas son truc mais j’ai bien aimé ce qu’elle m’a dit sur le « climat qui s’est refroidit. Avant on avait le bois et on se mettait autour dans une chambre, maintenant on est dispersé, c’est froid ».
Adam promenait son bébé dans le parc de la Villeneuve et lui avait plus envie de parler du quartier que de la politique. « Ceux qui disent que c’est bien ici, franchement c’est des faux culs. Après y’a pas que du mauvais... » Ses parents venaient du Laos, lui a grandi ici et maintenant que tous ses potes se sont barrés, lui aussi veut migrer, dans « la vallée », du Grésivaudan sous-entendu : « je trouverais bien une grange ». En attendant, il se moque de « nos bourges à nous » : « faut que tu reviennes le dimanche matin dans le parc, on dirait le Sappey à la Villeneuve ».
Evelyne et sa bande, Arlette, Rosalia et compagnie, squattaient un banc à côté du marché de la Villeneuve. En jetant de la mie de pain pour les pigeons, Arlette sourit en écoutant Evelyne parler sans arrêt, raconter sa vie sous curatelle puis bénévole à l’accueil de jour du Fournil. Dans son flow de paroles, il y avait aussi les joies et les peines du quartier, tous ces objets qui volent depuis les fenêtres, « des vélos, des couches remplies, une assiette avec des pattes… Une fois quelqu’un a même jeté une table en verre : bon il s’est fait jeter de son immeuble... » Elle embraie ensuite sur le projet municipal de rendre le lac baignable : « On en veut pas, il va y avoir plein de travaux et puis après il y aura des vigiles. Et après les jeunes vont tout casser. Les jeunes moi je me mêle pas de leurs histoires, moi aussi j’ai été jeune... » Et puis finalement elle résume assez bien ce que beaucoup disent : « Nous on se sent abandonnés ici, il n’y a plus rien en commerce… On a la nostalgie du monde qu’il y avait avant ».
Le « monde qu’il y avait avant » peut des fois encore se voir sur des panneaux, notamment à Échirolles où, devant chaque quartier, il y a une liste de tous les commerces présents derrière les barres d’immeuble. Boulangerie, bar, coiffure, tabac-loto, pharmacie, sandwicherie, etc. Mais bien souvent, à part des enseignes vieillies par le temps, il ne reste rien. Sur la place de la Convention, sur les huit commerces annoncés sur le panneau, ne subsiste que la boucherie. On demande où on peut s’acheter à bouffer à deux jeunes qui traînent. « Il faut sortir du quartier, aller vers le centre-ville ou les grands axes de circulation ». Au début on les a pris pour des dealers mais en fait peut-être pas... ils constatent en tous cas la diminution des possibilités dans le quartier : « Face au deal, les politiques tout ce qu’ils font c’est fermer les choses. Il y a eu le Carrare [un immeuble entier fermé par la mairie l’année dernière], et puis la passerelle juste-là ». Cette passerelle reliait leur quartier avec la place Beaumarchais : aujourd’hui une palissade surmontée de barbelés empêche d’y accéder.
La politique ne les rend pas bavards, l’un d’eux assure juste qu’il a voté Mélenchon aux dernières présidentielles mais qu’il pourrait voter Marine aux prochaines. Pas Macron, en tous cas, « parce que lui il veut la guerre ». Un peu désemparés devant notre envie de causer, ils finissent par appeler un de leurs potes.
Souriant, Roméo est parti au quart de tour, expliquant qu’il ne votait pas parce qu’il voulait « construire son royaume tout seul ». Ça avait un petit coté charmant mais on s’est vite rendu compte qu’on était face à un vrai « tunnelier », on s’est retrouvé dans une suite de galeries de mots où on a aperçu le roi du Maroc et l’apologie de la monarchie, le désastre de 1789 avec la laïcité, les « pédophiles satanistes », le scandale de la cérémonie des JO de Paris, et Brigitte Macron transexuelle. « Ça vous fait rien, vous, d’avoir deux hommes à la tête de l’État ? ». Roméo gardait le sourire, il avait une bonne endurance, nous on commençait à flancher. C’est le seul ingénieur qu’on ait rencontré, depuis qu’il bosse à Air liquide il n’habite plus là mais a gardé un lien avec les amis du quartier. « Je crois aux complots mais je ne complote pas » a-t-il résumé, et il a ajouté : « Je suis pas un mouton ».
Heureusement qu’on avait le prétexte initial de chercher un truc à bouffer pour finalement parvenir à se tailler. Ça nous a aussi permis de tomber sur Dominique, qui était en train de nettoyer sa vieille bagnole, un torchon dans une main, une bouteille d’Ajax dans l’autre. « La politique j’y crois pas du tout » qu’il nous a tout de suite balancé avec sa belle gueule d’acteur et son regard mélancolique. « Je suis un enfant de la Dass, c’est l’État qui m’a élevé et ça n’a pas été un cadeau. J’ai appris à lire avec des claques alors depuis l’État j’y crois pas. J’ai jamais voté. Je me suis trouvé une femme magnifique, j’ai un toit, de quoi manger, le reste je m’en fous » Dominique a 61 ans, est peintre en bâtiment et a toujours « une part de violence » en lui. « Il y a quelques temps, un mec a pas respecté ma femme, je l’ai retrouvé je l’ai démonté, j’ai du lui payer 5000 balles ».
Mais la violence est aussi autour de lui, dans le quartier. « Les jeunes qui traînent sont violents. Bon moi ça va, ils me connaissent, m’appellent Tonton et me respectent, mais c’est tendu ici. » Comme plein de personnes rencontrées, Dominique enchaîne les propos d’apparence contradictoire. Il peut dire qu’il n’y a pas d’espoir, puis assurer que la vie est belle. Se plaindre de la violence de la Dass et puis assurer qu’il avait aussi « des bons éducateurs, ils avaient votre look d’ailleurs et ils m’ont appris à tailler des petites figurines dans du buis... » Ce qui est sur, c’est que lui aussi regrette le « monde qui avait avant » dans ce quartier. « Dans les années 1980, on était tous frères, français, arabes, juifs, on regardait pas, on dansait ensemble. Moi je danse super bien c’est les arabes qui m’ont appris à danser. » Sa femme est juive et flippe de se faire agresser : « Avant il n’y avait pas d’antisémitisme, ça a monté depuis que les téléphones sont arrivés, il y a commencé à y avoir des croix gammées dans les cages d’escalier… Maintenant on est tous séparés à cause de la religion ».
Nous on voulait parler politique, élections, abstention, pas religion, mais le sujet nous a rattrapés plusieurs fois. C’est Leila, la cinquantaine, rencontrée devant la Butte alors que je cherchais le marché qui a déménagé à cause des travaux. Elle m’a accompagné à son nouvel emplacement en me faisant une longue tirade entrecoupée par des coups de fils et des salutations : « pourquoi les gents votent pas ? Ben j’sais pas. Regarde, t’as l’impression que les gens que tu vois sur ce marché ils sont représentés ? Tu crois qu’ils se retrouvent dans la politique ? Regardes, tu vois la religion la place qu’elle prend, tu vois le nombre de stands de voiles, tu vois la moitié des femmes ici au moins elles sont voilées, et tu crois quoi que les islamistes ils sont super balèzes pour attirer tous ces gens ? Ben non, je connais moi, j’ai été élevé en musulmane, je connais les imams et ils sont pas supers forts. C’est surtout les politiques qui sont super nuls. Les gens ils vont dans la religion parce que c’est la seule chose dans laquelle ils croient ».
Leila elle ne croit plus ni en la religion ni en la politique, juste en « la vie ». Ça lui arrive de voter mais seulement aux présidentielles, même si elle supporte de moins en moins les chaînes d’infos. « Maintenant je regarde les infos sur mon téléphone mais de toute façon c’est toujours la même chose, les musulmans les musulmans les musulmans et puis la guerre la guerre la guerre. »
Kassem, forain du marché d’Échirolles, nous a assuré que si « beaucoup d’habitants ne votent pas ici, c’est à cause de la religion. La religion dit qu’il ne faut pas voter parce que les lois de Dieu ne doivent pas être remises en cause par les lois politiques ». Originaire de Macédoine, lui n’a pas le droit de vote, mais ses enfants si – et l’exercent. Il regrette la Yougoslavie de Tito « ou toutes les religions cohabitaient » et peut à la fois expliquer d’une voix très douce que c’est mal si les femmes montrent leur cheveux et exprimer sa préférence pour Marine Le Pen « parce que les femmes prennent plus soin du peuple, comme une maman ».
« Bien entendu que la religion n’empêche pas de voter. Si ! Moi je vote... » On avait demandé à Abdelkader son avis sur ce que venait de nous dire Kassem et il a été catégorique : on peut être bon musulman et électeur en France. Sur Internet, on a vu qu’il y avait bien un débat là-dessus, pour déterminer si c’était « hram » de voter dans un « pays mécréant », alors au final impossible de tirer une conclusion sur le rôle de l’islam dans les forts taux d’abstention dans ces quartiers… Avec sa tenue et son kufi blancs, sa longue barbe, son sac East Park, son vélo électrique et sa clope roulée, Abdelkader a un drôle de look. Il est très énervé contre « les politiques qui disent tout le temps du mal des musulmans. Pas bien pas bien pas bien…. Les politiques parlent avec la haine, il faut parler avec la paix ».
Il n’y a pas que dans les questions de religion qu’on s’est perdu. Quand on les connaît mal, ces quartiers peuvent être des petits labyrinthes bien paumatoires. Mais ça nous allait de voguer au p’tit bonheur la chance de la rencontre et de tomber par exemple par hasard sur les luxuriants jardins partagés du village olympique, dont la beauté ne suffisait pas à calmer la colère des personnes rencontrées. « Je voterais plus jamais aux municipales, j’suis dégoûté » nous a dit Alain, habitant ici depuis cinquante ans. « Ni Carignon ni Piolle ni personne : zéro ! Personnellement c’est niet ! »
Dans nos déambulations, on a croisé énormément de travaux. Il paraît que quand le bâtiment va, tout va… C’est pas ici qu’on pourra démontrer la véracité de cette maxime. Ces quartiers sont des immenses chantiers et les jolis panneaux vantant le futur « premier éco-quartier populaire » dénotent un peu avec la grise réalité vécue par les habitants. « Tous ces travaux c’est n’importe quoi, on y comprend rien » nous a dit Mehmet du bazar oriental du village olympique. Lui a le droit de vote, son père non, mais les deux pensent que les élections ici, « c’est comme en Turquie, ça change rien ». Mehmet préfère partager sagement sa foi en l’avenir : « On espère que ça aille mieux et qu’on s’en sortira tous ».
Dans l’hécatombe des commerces locaux, il y a des fois des bonnes nouvelles. Après trois années sans boulangerie, les habitants de la Villeneuve peuvent depuis neuf mois de nouveau acheter leur pain sur la place du marché. Le courant est tout de suite bien passé avec Éric, le patron de la Mie de l’Arlequin, mais c’était impossible d’enchaîner trois phrases tellement les clients défilaient. « J’ai des supers relations avec certains clients » s’amuse-t-il, pendant qu’on observe que certains payent à l’avance des pizzas qu’ils oublient de venir chercher. Pour en savoir plus, on est revenu à la fermeture, ce qui nous a permis de découvrir la salle de derrière, une motte de beurre de 25 kilos, le repose pâton ou la façonneuse. On savait pas qu’une flûte équivalait à deux baguettes.
En préparant les pâtisseries du lendemain, Éric nous a raconté son histoire qui l’a poussé à ouvrir cette boulangerie artisanale en plein quartier à 58 ans : « J’ai fait 57 patrons en 44 années de boulangeries. J’ai un caractère de merde mais j’adore ce boulot… Je voulais ouvrir ma boulangerie pour prouver à mes anciens patrons qui ne croyaient pas en moi que j’étais capable... » Et puis il y avait aussi les « loyers très bas » proposés par la Métropole et la perspective d’une retraite plus intéressante que celle d’ouvrier. « Faut avoir du cran pour travailler ici. La mairie est venu me chercher et je me suis dit que si je n’y allais pas, personne n’irait. Il y a deux autres fonds de commerce libres à côté, ils cherchent des preneurs depuis longtemps mais pour l’instant n’ont pas trouvé... »
Éric a toujours voté et pense que « ça devrait être obligatoire ». Ça l’empêche pas de comprendre le fort taux d’abstention : « C’est un quartier délaissé ici… Il n’y a pas eu de boulangerie pendant trois ans. Et les jeunes, ils ont quoi comme avenir ? »
« Ça veut dire quoi l’abstention déjà ? » J’ai senti une petite curiosité dans ses yeux alors j’ai osé l’aborder, sautant sur l’occasion parce que la plupart des autres jeunes que mes clichés désignent comme « dealers » paraissaient beaucoup moins avenants, le visage souvent cachés par des cagoules. « Tu filmes pas hein ? » « Tu prends pas de son hein ? » Longs cheveux attachés en partie décolorés, visage très fin, il n’a pas voulu me donner de surnom – je l’appellerais Bogosse. Alternant entre l’envie de papoter et la méfiance, le garçon de 27 ans, qui « habite Lyon mais qui est là une semaine chez un collègue » ne savait pas la signification du mot « abstention », tout en assurant n’avoir « jamais voté. En vrai, ça change quoi ? La vie, elle reste pareille, quoi. La politique ça ne me parle pas du tout, t’as capté ? » Effectivement je commençais à avoir bien capté.
Plus étonnamment, Bogosse à enchaîné sur « l’insécurité ». « Ça craint ici, les gens en ont marre. Dubaï tu connais ? La bas tu peux laisser 30 000 euros dans la rue personne va te les prendre. C’est ce qu’on m’a raconté. J’y suis jamais allé mais j’aimerais bien. Pas pour y rester, juste pour les vacances... »
Le sujet des élections a plutôt tendance à ouvrir la porte à trois autres sujets : les commerces fermés, les pistes cyclables de Piolle qui empêchent de circuler en bagnole et « l’insécurité », donc. Trois jours après notre début de soirée passée dans la boulangerie d’Éric, il a subi une agression en se rendant au boulot, à trois heures du mat dans le parc de la Villeneuve. Deux pittbull ont sauté sur son chien, un patou qui « fait parti du projet de la boulangerie » pour des questions de sécurité. Le chien a eu des multiples plaies et quatre jours après ne pouvait pas quitter l’appartement. Éric, lui, qui s’est battu avec les maîtres des chiens, s’en est sorti avec deux cotes fêlées et le bassin déplacé. « Je suis dégoûté. Ça donne envie de tout arrêter mais ça fait chier, j’ai passé trois ans à monter ce projet. »
Éric, qui a 9 fournées de 17 minutes à faire cuire avant l’ouverture de boulangerie, est obligé de venir à trois heures du mat’. « Il me faudrait un garde du corps mais ça coûterait 80 euros par voyage… J’ai demandé à la Métropole mais ils ne veulent pas financer. S’ils veulent faire venir d’autres commerçants, faudrait qu’ils règlent cette histoire d’insécurité. C’est une minorité qui fout la merde sur une grande population... » Alors Éric a monté une pétition pour demander des solutions. « Ce qui met du baume au cœur, c’est que j’ai eu plein de messages d’aide et de soutien. Des femmes voilées d’un certain âge sont venues me voir pour me dire « on va prier pour toi ». Certains qui ne venaient pas avant sont venus exprès acheter du pain... Si j’avais pas eu tous ces messages, je pense j’aurais arrêté ».
« Il y a plus de respect ici, plus rien… tous les bons s’en vont. » C’est pourtant pas l’impression que ça donne, le Village Olympique. En fin de journée, dans ces journées d’été indien du mois de septembre, il y a véritablement un côté « village », des gamins qui courent partout et des groupes d’habitants qui discutent. On s’incruste dans un groupe de femmes qui pestent contre « ce bar là-bas au fond qui vend de la drogue et des cigarettes. C’est pour ça qu’il y a tous ces gens qu’on connaît pas qui circulent à fond en trottinette électrique »…
Il y a six mois, un autre bar du quartier avait défrayé la chronique, après qu’une grenade ait éclaté dedans, blessant une douzaine de personnes. « On peut rien faire, on subit cette faune, ces tensions et la vie ici se dégrade, se dégrade... » Mais depuis combien de temps ça se dégrade ? Personne ne sait vraiment… Depuis « les années 2000 » ou seulement « quatre ou cinq ans », ou juste « depuis deux ans »… À moins que ça ait vraiment commencé avec la grenade… Rachelle, Nénette et Angela ne votent pas et disent n’avoir « confiance en personne » même si elle regrette l’époque de Carignon qui « venait écouter les gens » alors que Piolle ne se rend jamais dans le quartier.
Elles aussi enchaînent les propos apparemment contradictoires. Après avoir noirci le tableau de l’insécurité, elles regrettent que plus personne n’ose venir au Village Olympique : « Même nos familles ne veulent plus nous rendre visite. Mais faut pas croire que ça craint tant que ça… » Rachelle part tous les matins à quatre heures du mat pour son boulot de femme de ménage : « J’ai moins peur qu’à Corenc ou Meylan, là-bas c’est pas éclairé et si je crie il n’y a personne. Ici je sais qu’il y a toujours quelqu’un à sa fenêtre… Il y a une bonne ambiance familiale au Village Olympique. »
L’ambiance la plus étonnante, elle nous est tombée dessus en entendant chanter un coq. C’était pas loin des grandes tours de la place Beaumarchais mais c’était déjà un autre monde. Atman, grand garçon tout doux, nous a fait visiter sa mini-ferme. Pilier de l’association Coeur des essarts, il a eu l’idée il y a quelques années de mettre quelques poules à côté du local de Saintonge prêté par la mairie. « Au début les voisins et la ville étaient contre, notamment à cause du chant du coq. Ça choquait, c’était un peu pirate, il n’y avait pas d’enclos, on avait deux chèvres qui se baladaient dans le quartier… Quand le renard venait, c’était l’hécatombe à chaque fois. Ils nous a mangé au moins 70 poules… »
Maintenant, tout le monde a l’air content : le bailleur social, la SDH, a payé un beau poulailler, la mairie fournit le grain pour les poules, les écoles, les crèches et les familles viennent voir les canards, les poules et les impressionnants coqs, un noir et un immense Brahma. Avant les habitants jetaient du pain de partout, ça faisait venir les pigeons, « maintenant on a mis une boîte à pain, les gens posent leurs restes ici et on nourrit les poules avec. » Travaillant dans la location de bagnoles, Atman a la passion des animaux, entretenue par les documentaires animaliers sur RMC Découverte. La politique par contre c’est pas du tout sa passion mais « depuis qu’on a eu le local, que j’ai eu des contacts avec les élus, je vote… » explique-t-il pas tout à-fait convaincu de l’utilité du geste. « Autour de moi personne ne vote… Alors qu’il paraît qu’il y a tellement d’abstention que si tout le quartier votait on pourrait prendre la mairie... »
(À suivre…)

