Voeux d’Alain Carignon, Stade des Alpes, 19 Janvier
Force et Défaite
Tout avait pourtant si bien commencé. Il y avait un monde fou – faut dire aussi que Carignon payait le cidre et la galette ce qui fausse un peu le comparatif : comment savoir si les badauds viennent pour soutenir un candidat ou pour boire et manger à l’oeil ? Et puis l’éternel revenant a prononcé un discours ciselé très offensif, se posant presque habilement en seul recours, avec « l’expérience pour sauver Grenoble ». On sentait bien l’animal politique, cinquante années de baratin au compteur, toutes ses facultés physiques et mentales tendues vers le but de sa vie : se faire réélire pour laver l’affront d’être encore aujourd’hui le plus grand des politiciens-taulard. Le public était chaud, tout ça aurait pu finir en apothéose, excitation, ferveur, cris, « on va gagner, on va gagner ». Oui, mais non parce que juste après son discours, la rock star a présenté sa grande fierté : le « chatbot » mis en place pour répondre aux questions sur son programme, avec sa vraie voix qui parle. À l’entrée, on nous avait tous distribué un QR-code, Carignon a montré comment se servir de ce joujou technophile, en posant lui-même les questions, avec sa voix-robot qui répondait. Ça a directement fait retomber l’ambiance : beaucoup étaient venus pour vibrer avec leur idole de chair et d’os et on leur proposait maintenant de s’extasier devant un robot. La fin a été encore plus catastrophique. La soirée se déroulant dans les salons du Stade des Alpes, elle avait été présentée comme « la finale », à savoir le prélude de la confrontation à venir avec Laurence Ruffin. En clôture, Carignon a donné la parole à Patrick Goffi, le président du club de rugby FCG, en lui demandant donc d’expliquer « comment gagner la finale ». Problème : ça fait trois années de suite que le FCG, qui joue en ProD2, la deuxième division du rugby, perd « l’acces-match » permettant de monter en première division, soit la « finale » de leur championnat. Alors le pauvre Patrick Goffi, qui a certainement beaucoup de talents mais pas celui d’orateur, s’est embourbé de longues minutes pour expliquer qu’effectivement, ça faisait trois finales de suite de perdues mais que là, c’était différent, son « ami Alain », qu’il connaît « depuis trente-cinq ans », allait bien entendu la gagner cette finale à venir contre Ruffin « je dirais » (car Goffi répète « je dirais » tous les trois mots). Tout le monde a applaudi, mais tout le monde a bien senti que le cœur y était un peu moins, que cette intervention avait exposé en creux le destin de la campagne de Carignon : ah ça oui ils allaient bien se battre, ah ça oui ils allaient y croire, mais à la fin une fois de plus ils allaient perdre la finale, je dirais.


