Ce 22 janvier, à mon arrivée au labo à 7h, le directeur m’attendait dans les escaliers pour me remettre un « arrêté d’interdiction » de tenue de la conférence que nous organisions depuis plusieurs semaines sur les liens entre les laboratoires d’informatiques grenoblois et la guerre. C’est signé Yassine Lakhnech, Président de l’Université. C’est du sérieux. La conférence devait se tenir dans moins de trois heures… Son interdiction repose sur des arguments spécieux, mensongers, voire carrément insultants (comme le fait qu’étaient invités des « collectifs militants dénués de lien avec une quelconque démarche scientifique », merci pour eux) et est, en plus, menaçante : « Le président de l’UGA dispose de pouvoirs de police administrative pour maintenir l’ordre » et se donne le droit d’interdire cette « manifestation susceptible de troubler l’ordre public ». Comme je suis cité nommément à trois reprises dans l’arrêté, par sécurité je me retire de l’affaire, laissant les autres faire ce qu’il leur paraît le plus adapté. Je pars courir au Gourlu, loin des regards de Big University Brother. J’assumerai les conséquences.
L’ironie de l’affaire : les camarades décident d’organiser la conférence dehors mais, comme il pleut, la sécurité (!) les invite à entrer. Une trentaine de personnes sont présentes et une banderole « l’UGA censure » est déployée dans l’entrée.
Pour moi, c’est la fin d’une épuisante semaine de convocations répétées dans le bureau de la direction du labo ou d’interpellations au beau milieu d’un couloir, entre hurlements, menaces, et relativisme éhonté (« Sais-tu Romain que des collègues sont choqués par le caractère agressif de ton affiche ?
- Sont-ils moins choqués que le laboratoire Verimag a travaillé des années avec l’aviation israélienne sur des technologies de drones quand on sait ce qu’il se passe à Gaza ?, Ou préfèrent-ils en fait ne rien en savoir ? »).
Pour conclure cette histoire en beauté, l’arrêté d’interdiction de Lakhnech, et l’événement donc, eurent lieu la veille des « vœux du Président » (lui-même donc) pour 2026, qui s’achèvent ainsi : « Pour conclure, revenons à l’essentiel. Veritas liberabit [1]. Dans un monde traversé par le doute, la polarisation et la défiance, l’université doit rester un lieu de vérité, de rigueur et de responsabilité. Je crois donc que comme cette locution l’indique, la vérité scientifique nous rendra libre. » Quand on sait que M. Lakhnech, avant d’obtenir ses galons de président de l’UGA, était l’un de ces chercheurs de Verimag impliqués dans les projets israéliens cités plus haut, je doute que nous partagions la même définition des mots vérité et liberté…
Loin d’être une situation isolée, cette anecdote est plutôt la cerise posée sur un gâteau de plusieurs mois de visites régulières dans les bureaux des directeurs, tantôt de mon unité d’enseignement, tantôt de mon labo de recherche. Si je peux me vanter de passer beaucoup de temps dans ces lieux bien chauffés (au contraire des amphis) et aux fauteuils confortables (au contraire des amphis), et de tutoyer ainsi les sommets de l’élite académique, c’est moins par choix que suite à quelque dossier jugé « inquiétant » selon ces messieurs.
L’un de ces « dossiers inquiétants » fut l’article que j’ai écrit dans « cette feuille de chou », comme me fut nommé Le Postillon (dans notre numéro 75), sur les projets de greenwashing infantile de l’Inria (institut national de recherche en sciences et technologies du numérique). Ça n’a semble-t-il pas plu dans les canapés douillets de la direction de l’Inria qui obtiendra, suite à une première convocation et rencontre pas très agréable avec mon chef d’équipe, mon exclusion de l’équipe (liée à Inria). Ainsi suis-je désormais « électron libre » dans le labo d’informatique, situation qui m’a valu une deuxième convocation pour savoir ce qu’il convient de faire de moi. Dans les deux cas, personne n’aura cherché à me reprocher quoi que ce soit sur le fond, il n’aura été question que de la forme : l’Inria fait bien du greenwashing puéril mais le problème c’est la manière de le dire. Le mieux étant de n’en rien dire. Cela démobiliserait-il les chercheurs qu’on leur donne à lire ce qu’ils savent déjà intuitivement ?
Histoire de ne pas passer pour le chieur qui critique tout mais ne propose rien, quelques semaines après ces convocations, je diffuse un sujet de stage intitulé « Des actes, pas des mots ! [2], moyens pratiques de s’opposer au technomonde » qui invite les élèves de masters en informatique à étudier des moyens concrets de désescalade numérique. Pour ne pas se raconter de belles utopies hors sol (genre faire une manif ou un référendum), il s’agit d’explorer l’histoire des luttes contre le tsunami technologique et de la lier à l’actualité (les antennes 5G qui crament, les cyber-attaques, les actions locales contre la dérive microélectronique).
J’obtiens sept candidatures, dont quelques lettres passionnées. À peine le temps d’en faire le tri que je me retrouve cette fois dans le bureau de la direction de la faculté d’informatique, au milieu des coupes et des trophées de concours de geeks qui semblent faire la fierté de la maison. Même ritournelle : de « nombreux collègues » se seraient vivement inquiétés du sujet de stage et auraient aussitôt contacté la direction. Cette fois, au moins, la petite saynète de ma mise au pilori ne peut contourner le sujet du fond. J’explique pourquoi ce sujet est crucial (la catastrophe en cours accélérée par le numérique, la nécessité de rapidement y renoncer) mais suis aussitôt coupé par le directeur : « Ça déjà, ça m’énerve ! À quoi ça sert ? La fin du numérique c’est pas avant 500 ou 1000 ans ! » (c’est un informaticien, pas un prospectiviste). Suite à ça, on me signifie que ce stage n’est pas un sujet d’informatique, que ça ne correspond à aucun enseignement de nos filières. « Justement si, c’est précisément le sujet que j’enseigne pendant 36 heures à trente élèves et que tous plébiscitent. » Là dessus, il pique une colère, retire sa veste et rétorque que cet argument de la majorité est grotesque, puisque, je le cite, « des millions de personnes ont acheté le disque de Sheila alors que personne n’a acheté celui de Brassens », qu’au contraire « nous devons à nos élèves un enseignement d’informatique consacré par l’institution ». L’argument Sheila, imparable.
Bref. Mes collègues sont un mystère. J’ai parfois l’impression de gesticuler en tous sens sans que rien ne les affecte… Jusqu’au jour où, m’étant agité de trop pour la convenance collective, je suis convoqué par la direction. C’est auprès d’elle que je vois l’ampleur du mal qui ronge : personne tout là-haut ne comprend rien à la systémie du numérique (qui, non, ne va pas survivre 500 ans, désolé) ou du monde en général (lui non plus comme c’est parti), et surtout personne ne veut rien en savoir. Ces « sclérosés intellectuels », comme disait Grothendieck, vivent dans leur tour d’ivoire, incapables de voir l’éléphant dans le couloir, et se muent à l’occasion en police autoritaire du statu quo, donc du désastre en cours. C’est ainsi que la vénération religieuse de la Raison détruit la Raison.


