Accueil > Hiver 2025-2026 / N°79

Usual sus P.E.C.

Nos papiers sur les autres candidats grenoblois aux prochaines élections municipales mettent plutôt en avant les contradictions des postulants qui prétendent œuvrer pour le bien commun et l’écologie, mais qui travaillent pour les banques ou la dévastation du monde (Romain Gentil ou Laurence Ruffin dans le dernier numéro) ou qui s’activent dans un parti anti-« mondialiste » tout en bossant pour une multinationale américaine (Valentin Gabriac dans la page d’après). Pour Pierre-Édouard Cardinal, dernier candidat déclaré pour représenter un groupuscule macroniste, on n’a par contre trouvé aucune contradiction apparente : PEC, comme le surnomment ses soutiens, est une véritable caricature d’arriviste de la start‑up nation décomplexée.

«  Le Secours populaire n’a pas vocation à servir de tremplin politique ». Trois ans après, Michelle est encore un peu traumatisée. Cette bénévole, dont le prénom a été changé, a très mal vécu l’épisode le plus houleux vécu par le Secours populaire de l’Isère ces dernières années. Tous les deux ans, il y a un congrès pour élire la direction départementale de l’association de lutte contre la précarité. Celui de 2021 a été marqué par un coup de théâtre : profitant du manque de candidats à la direction, un complet inconnu de 30 ans, Pierre-Édouard Cardinal, s’est fait élire comme premier responsable départemental : « Au congrès, on a découvert ce gars, qui n’avait jamais été bénévole… Tout le monde a été pris de court.  » D’autant plus que de nombreuses nouvelles personnes, dont le futur responsable, ont adhéré à l’association juste avant le congrès et que le jour dit, « 113 adhérents étaient présents dans la salle et 233 procurations étaient enregistrées », raconte le Travailleur alpin (29/10/2021) : «  Du jamais vu en Isère, ni ailleurs sans doute. “Tous les congrès auxquels j’ai participé, c’était la fête, les sourires, l’envie de faire des choses ensemble ; on repartait gonflés à bloc avec plein d’idées, là, c’était pitoyable”, commente une bénévole.  »

Cela faisait quelques mois qu’une crise couvait au sein de l’association, notamment depuis que son directeur général Tayeb Boukenoud s’était présenté aux élections municipales grenobloises sur la liste d’Émilie Chalas, la candidate de la macronie. Rien ne l’interdit officiellement, mais une certaine tradition voulait qu’on ne se serve pas de l’étiquette « Secours populaire » dans un cadre électoral… Le putsch d’octobre 2022 a réactivé cette crise. La direction nationale a décidé de « mettre sous tutelle » la fédération iséroise, les bénévoles se sont battus pour que le nouveau secrétaire n’ait pas accès au compte en banque, Pierre-Édouard Cardinal a porté plainte au tribunal pour « troubles manifestement illicites », les bénévoles historiques ont fait de même « pour contester la validité de ces élections  », etc. Le conflit a duré six mois et s’est clos avec la démission, en avril 2022, de Pierre-Édouard Cardinal.

Normal que les bénévoles grenoblois ne l’aient jamais vu auparavant : il n’était même pas dans la région. Versaillais de naissance, Parisien puis Lillois, il était arrivé dans la région Rhône-Alpes depuis 2019 et travaillait à Grenoble depuis 2021, seulement six mois avant sa tentative de putsch au Secours populaire. Le job trouvé dans la Cuvette n’avait en tout cas rien à voir avec la solidarité, la lutte contre la précarité et autres valeurs chères au Secours populaire. Depuis février 2021, Pierre-Édouard Cardinal est directeur général de la société d’économie mixte Minatec entreprises, une «  petite ou moyenne entreprise » comportant «  6 à 9 salariés » selon l’annuaire des entreprises, en 2023. Rien à voir donc avec juste « Minatec », le « campus d’innovation  » qui compte «  2 400 chercheurs, 1 200 étudiants et 600 industriels  » selon leurs propres chiffres, et dont la direction suppose un certain prestige. Minatec entreprises, la boîte de Pierre-Édouard Cardinal, c’est juste le côté génie civil, la société qui s’occupe d’organiser la construction de nouveaux bâtiments pour accueillir toujours plus de start‑ups.

Toujours est-il que ce poste ne lui suffit apparemment pas et qu’à peine débarqué dans la Cuvette, il a voulu aussi manager le Secours populaire. « Manager  » oui, car dans un texte défendant sa conception de l’activité de l’association, l’équipe de Pierre-Édouard Cardinal assurait vouloir « accompagner et révéler les talents » afin de « révéler et développer des compétences » pour assurer «  l’ascension sociale des jeunes bénévoles  ». Un discours bien loin de la philosophie du Secours populaire, comme s’indignait une bénévole à l’époque : «  C’est la solidarité sous toutes ses formes, la base de notre action, nous venons en aide à tous ceux qui en ont besoin ; nous ne sommes pas des détecteurs de talents, nous ne sommes pas là pour faire miroiter des start-ups comme perspective pour s’en sortir » (Le Travailleur alpin, 30/03/2022).

Le milieu associatif lui ayant claqué la porte au nez, Pierre-Édouard Cardinal a donc cherché à aller manager dans le milieu politique. D’abord avec un premier groupuscule « Retrouver Grenoble », lancé en septembre 2024 avec quatre autres personnes dont Jean‑Charles Colas-Roy, ancien député macroniste ou Marie-José Salat, ancienne adjointe socialiste qui avait pourtant annoncé en 2020 «  se retirer de la politique ». En un an, leurs traces numériques nous apprennent que leur plus haut fait d’armes est d’avoir organisé une réunion publique avec quarante personnes (selon leurs chiffres) et lancé une pétition en ligne « pour en finir avec l’insécurité » (prise de position osée). En juin, ils annoncent néanmoins la fusion de leur groupuscule avec un autre, « Demain Grenoble », fondée par une autre ancienne adjointe socialiste Hakima Necib. On approche presque les dix militants… Mais pas pour longtemps vu que cet automne, Jean-Charles Colas‑Roy et Hakima Necib quittent le navire pour rejoindre la campagne d’Hervé Gerbi, situé sur le même créneau politique d’ultra-centristes à l’intelligence très artificielle. La logique aurait voulu que Pierre-Edouard et ses quelques derniers fidèles fassent de même, le gloubi-boulga anti-Piolle et pour un « renouveau pour la ville » qui doit « retrouver son ADN » étant à peu près similaire (comme celui, d’ailleurs, de Carignon ou de Gentil). Il y a cinq mois, Cardinal déclarait dans Place Gre’net (9/06/2025) : «  L’objectif n’est pas de porter une liste Necib-Cardinal. C’est de porter une liste de rassemblement. La question de savoir qui aura sa gueule sur l’affiche, on s’en tamponne.  »

Finalement on dirait que le directeur de Minatec entreprises a bien envie d’avoir sa « gueule sur l’affiche » : mi-novembre il annonçait sa candidature, entouré de tous ses soutiens, soit dix personnes. Parmi eux, l’ancienne députée En Marche Émilie Chalas qui vient d’ailleurs de monter – autre caricature – son cabinet de conseil… Depuis l’annonce, ça ne semble pas décoller : fin novembre le site de « Grenoble, la belle ambition » était toujours très vide avec des onglets style « Dynamisme : appréciez notre état d’esprit tourné vers l’avenir » qui n’étaient pas plus développés que cette phrase. Encore plus cocasse : le numéro de téléphone présent 04 93 21 21 21 est en fait celui des « Amis du maire de Nice, Christian Estrosi » … Bref, il semble bien que cette équipe n’ait aucunement l’intention d’aller au bout et qu’ils font un tour de piste médiatique juste pour se vendre au plus offrant, Gerbi, Gentil ou même pourquoi pas Carignon (Chalas avait discuté avec lui au printemps dernier). Car il semble bien que Pierre-Edouard ne suive qu’un seul point Cardinal : l’arrivisme.