Aledia
La face sombre des écrans
Moins 66 millions d’euros. C’est le joli score du résultat net réalisé par Aledia en 2022. Alors bien entendu, on le sait, c’est pas facile de créer une startup, les premières années sont forcément déficitaires… Mais en 2022, ça faisait quand même déjà onze ans qu’Aledia avait été créée par deux chercheurs du CEA-Leti, rejoints par un homme d’affaires, Giorgio Anania qui, conscient des incertitudes du marché dans lequel il voulait faire prospérer la boîte, déclarait en 2019 : « Notre premier chiffre d’affaires [en 2022] sera soit de zéro euro, soit de plusieurs centaines de millions d’euros » (Le Postillon nº58). Eh ben, c’est zéro ou presque, comme pour 2023 et 2024.
Mais alors quelle est l’ambition d’Aledia ? Produire « des écrans plus lumineux et économes en énergie, avec des coûts de production réduits », faire advenir « une nouvelle ère pour tous les écrans, des lunettes de réalité virtuelle aux murs vidéo », le tout avec des « performances supérieures à moindre coût ». Waaoouu. Le CEA, qui s’enorgueillit de sa « collaboration » avec la startup, vante les mérites de cette « deeptech » révolutionnaire basée sur des « nanofils de nitrure de gallium en 3D qui croissent par épitaxie sur un substrat silicium 200 ou 300 mm ». Si vous avez compris quelque chose, bravo ! En tout cas, Aledia protège bien sa technologie par 300 familles de brevets, ce qui fait d’elle « la première startup française pour le nombre de brevets déposés ».
Bon, pour l’instant, ça veut pas dire que ça fonctionne. Après avoir créé une usine pilote à Échirolles, où elle a déménagé en 2020, elle a bâti une véritable usine de 15 000 m2 à Champagnier, dans ce qui est censé être l’épicentre d’une future « Display Valley ». En 2020, on annonçait que cette usine serait « opérationnelle pour la production en grand volume qui débuterait en 2023 » (Journal des Entreprises, 16/12/2020). Mais en 2025, toujours rien… même si la presse économique (La Tribune, 15/10/25), assure que ça ne saurait toujours pas tarder : « La spin-off du CEA Leti s’apprête tout juste à lancer la production de ses premiers échantillons de MicroLED à destination du marché. » C’est que « pour la nouvelle direction de l’entreprise de 215 salariés, dont 60 doctorants, il y a tout de même urgence à réaliser du chiffre d’affaires pour conserver la confiance des investisseurs » (Usine nouvelle, 26/03/2025). Remarquons effectivement que les investisseurs, publics et privés, ont été particulièrement généreux. Aledia (sur son site, 11/07/2025) se vante d’avoir levé « 500 millions d’euros », notamment via la Banque publique d’investissement et la Banque européenne d’investissement. Parmi les subventions publiques, on a notamment retrouvé la trace d’une aide de 7 millions en 2015 et de 5 millions en 2021.
Faut dire qu’en 2020 l’entreprise promettait, pour 2025, d’accueillir 500 salariés et de « réaliser un chiffre d’affaires à l’échelle du milliard d’euros » (Journal des entreprises, 16/12/2020). Pour l’instant, c’est toujours presque zéro de chiffre d’affaires et seulement deux cents salariés. Tant qu’ils ne sont pas licenciés...
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Autonomie de la batterie
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Chances d’être racheté par Elon Musk
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des Mondaines : « On a adoré le design de la machine à café de la salle d’attente du 2ème étage, porte de gauche. »
Verkor
Sauter sans élastique
Deux milliards cent millions d’euros. Comparés à Verkor, les autres ont l’air d’être d’inoffensifs amateurs. Des levées de dizaines ou centaines de millions d’euros ? Petits joueurs, va ! Verkor, pépite made in Grenoble fondée notamment par un ancien du CEA a réalisé « la levée de fonds la plus importante pour une startup de la French Tech ». Deux milliards d’euros, donc, dont 850 millions en capitaux d’investisseurs privés ( Renault, CMA CGM, Volvo) 650 millions de subventions publiques françaises et 600 millions en prêts de la Banque européenne d’investissement.
Verkor ne prétend pourtant réaliser aucune révolution technologique majeure : elle veut juste produire en masse des batteries électriques pour des bagnoles. Modeste ambition mais tellement dans l’air du temps qu’elle est parvenue, donc, à lever deux milliards d’euros pour fabriquer la plus grande des « gigafactories » de batteries située, comme toutes les autres, dans la région de Dunkerque. Son bâtiment est présenté comme « le plus long de France », équivalent à « dix-huit fois Notre-Dame-de-Paris ». Si les premières batteries auraient dû sortir au début de l’année 2025, il y a un peu de retard… Les batteries produites sont pour l’instant faites dans les locaux de Grenoble et envoyées à Dunkerque (La Tribune, 4/07/25).
Faut dire qu’il y a comme un mauvais sort qui plane sur les fabricants européens de batteries. Voilà un an, Northvolt, la société la plus avancée d’Europe du secteur, ait faillite. Au printemps, le fabriquant de batteries taïwanais Prologium a reporté son projet de construire une usine à batteries à coté de celle de Verkor.
Alors que la production n’a toujours pas démarré dans sa première usine, Verkor annonce pourtant la construction de deux nouvelles gigafactories à côté de la première, aussi grandes et aussi chères que la première, soit deux milliards d’euros chacune. Face aux incertitudes du secteur, Verkor choisit donc la fuite en avant pour pouvoir proposer des nouveaux formats de batteries (prismatique, cylindrique) et de nouvelles chimies moins onéreuses. Et le robinet d’argent public et privé continue de couler : en mai 2024 Verkor obtient une nouvelle aide de 1,3 milliard d’euros, alors qu’en juillet 2025, l’Europe alloue une enveloppe de 852 millions d’euros à six fabricants de batteries, dont Verkor.
Malgré cette débauche de moyens publics et privés, l’inquiétude grandit autour de Verkor selon La Tribune (4/07/25) : « Plusieurs observateurs s’interrogent sur les choix technologiques du producteur de batteries tandis que des doutes planent sur la performance des cellules. » Cette année, deux des cofondateurs de l’entreprise, Sylvain Paineau et Gilles Moreau, ont quitté le navire... qui commence à prendre l’eau. Les mauvaises nouvelles s’accumulent, notamment après le rapport de l’Autorité environnementale sur la construction de la première usine (La Voix du Nord, 30/10/25) : « La promesse d’une batterie faible en carbone n’est clairement pas satisfaisante et les dangers quant à la présence de polluants sont insuffisamment pris en considération. L’étude des “rejets atmosphériques de certains polluants (notamment les PFAS) ainsi que ceux des produits de décomposition” doit être approfondie pour le gendarme environnemental ». Même Macron, qui devait rencontrer des lecteurs de La Voix du Nord dans les locaux de Verkor la semaine du 17 novembre, a annulé sa visite… Pour sauver Verkor, il va falloir cette fois que les Alliés et toutes leurs subventions débarquent en masse.
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des Mondaines :« Parenthèse de douceur dans cette usine bucolique sans chichi et sans artifice. »
Aryballe
La startup qui pue l’arnaque
Il y en a qui ont le don pour flairer les bons business. Tristan Rousselle s’est positionné sur le secteur de l’odorat avec l’ambition affichée de fabriquer un « nez électronique ». D’où la création, en 2014, d’Aryballe « entreprise pionnière de l’olfaction numérique » en partenariat avec le CEA (la startup est au départ domiciliée à Minatec). Évidemment, pas question de gros sous dans les déclarations d’intention, mais plutôt de venir aider les personnes atteintes d’anosmie (la perte de l’odorat), qui représenterait 20 % de la population selon la com’ de l’entreprise (mais 5 % selon Wikipedia). Mais, pour manger à tous les râteliers, Aryballe promet aussi la détection des polluants, la vérification de la propreté des toilettes ou une véritable révolution en cuisine : « Les inventeurs du nez artificiel songent déjà à une hotte intelligente “qui pourrait se mettre en route si les odeurs envahissent la pièce”, à un four "capable d’adapter la cuisson selon les senteurs émanant d’un plat"… Voire à un frigo capable d’alerter quand un aliment a dépassé la date de péremption » (JDD, 20/12/2017). Si le premier modèle de nez artificiel présenté est « loin d’être aussi sensible que le nez humain », Tristan Rousselle continue à promettre monts et merveilles : « Nous allons ajouter de nouveaux biocapteurs. D’ici trois ou cinq ans, nous espérons que notre nez sera aussi sensible que celui des chiens. » L’odorat des chiens, c’est le nec plus ultra mais Aryballe parviendra à l’égaler !
Et c’est vrai qu’Aryballe a su imiter les chiens, mais pas sur l’odorat. En juillet dernier, au bout de onze ans, durée moyenne de vie d’un canidé, la startup a été mise en liquidation judiciaire, sans avoir jamais aidé les personnes souffrant d’anosmie ou trop distraites pour lire la date de péremption des yaourts. Le dernier bilan financier, en 2023, fait état d’un « résultat net » de moins 5,2 millions d’euros. C’est pas faute d’avoir touché beaucoup d’argent : une levée de fonds de 3 millions d’euros en 2016, une autre de 7 millions en 2019, 1,1 million d’euros touchés avec France Relance en 2021. On a aussi trouvé la trace de plusieurs subventions : 745 000 d’euros du Ministère de l’agriculture et de l’alimentation en 2018, 1,1 million du Ministère de l’économie et des finances en 2021, 400 000 euros du Conseil régional en 2024… Le tout avec l’aval du CEA, la startup ayant noué de multiples contrats de recherche et développement avec le Leti et l’Inac, deux de ses labos.
Heureusement, malgré la liquidation judiciaire, tout n’est pas perdu… Un mois plus tard, une entreprise au nom d’Olfaktion est créée pour reprendre les activités d’Aryballe. Un des établissements de cette nouvelle boîte est toujours domicilié à Minatec. Olfaktion est détenue par un fonds d’investissement, Cémag Invest (qui avait déjà investi dans Aryballe), lui même détenu par Promontoires, société de conseil liée à quelques dizaines d’autres entreprises du même acabit. Le montage financier est très complexe, mais, heureusement, pour rassurer les décideurs, le poste de président directeur général est toujours occupé par Tristan Rousselle, celui qui a dirigé Aryballe jusqu’à sa liquidation. Combien de millions d’euros parviendra-t-il à recevoir pour sa nouvelle société ?
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Chances d’être racheté par Elon Musk
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des Mondaines :« Saviez-vous que le plus petit masque est le nez de clown ? Nous on adore ! »
Quobly
Le cantique du quantique
Pour arnaquer des subventionneurs, rien de mieux que la physique quantique ! D’un côté c’est censé être le futur eldorado de la tech, et de l’autre, personne n’y comprend rien. Alors quoi de plus simple que de prétendre produire prochainement une « puce quantique » et pomper ainsi des dizaines de millions d’euros ? C’est le credo de Quobly, la nouvelle « pépite » grenobloise, ayant levé 40 millions d’euros en trois ans et startup « star » de l’écosystème, sa patronne Maud Vinet ayant été la marraine du festival Tech&Fest de 2024.
La promesse de la physique quantique, c’est de fabriquer des ordinateurs hyper-méga-super puissants, avec des gains de performance en capacité de calcul « absolument révolutionnaires », non pas bien entendu pour rendre la vie plus belle, mais comme d’habitude, pour renforcer le déferlement numérique et la domination des puissants. La direction générale de l’armement a d’ailleurs débloqué 500 millions d’euros pour soutenir les startups françaises du quantique, dont fait partie Quobly.
Pour l’instant rien ne fonctionne. Même les annonces de Google, IBM ou Microsoft, qui avance avoir investi un milliard de dollars en recherche et développement, ne sont que des papiers dans des revues scientifiques, avec rien de concret. C’est un peu comme la fusion nucléaire : des scientifiques disent que c’est possible, et on s’acharne à essayer de faire que ça marche mais pour l’instant on en est très loin. Pour le quantique, le CEA lui-même le reconnaît en juillet dernier (« L’essentiel sur le calcul et l’ordinateur quantiques », 15/07/2025) : on « ne dispose pas encore d’une véritable technologie d’ordinateur quantique », « des nombreuses routes sont explorées » mais « toutes font encore face à des difficultés sans solution viable. [...] Il n’y a pas de consensus sur la solution la plus adaptée pour faire un ordinateur quantique et tous les systèmes se heurtent à des problèmes qui n’ont pas de solution pour l’instant. »
Parmi toutes les entreprises dans le monde qui essayent de trouver des « solutions », il y a donc Quobly, dont la patronne Maud Vinet sait bien vendre du rêve. Au Tech&Fest de février dernier, elle annonçait revenir en février 2026 « avec une puce quantique ». Waaahoooouu ! Avant Google et IBM ? Bon en fait une puce quantique, ça veut à peu près rien dire si elle ne fonctionne pas... De l’aveu même de Maud Vinet, qui a répondu à nos questions à travers sa chargée de com’, « une démonstration complète n’est pas réalisable en événement public : un processeur quantique nécessite une infrastructure cryogénique lourde, fixe et incompatible avec un format mobile/évènementiel ». Et oui, pour tester les puces quantiques, il faut qu’elles soient à des températures proches du zéro absolu (-237,15º C).
À défaut de « démonstration complète », il faut donc se contenter d’obscurs papiers scientifiques expliquant leur « science » sur leur site. La moitié est produite par Maud Vinet ou Tristan Meunier, son compagnon. Quobly est en effet une entreprise conjugale et un mariage d’instituts scientifiques. Madame était auparavant chercheur au CEA-Leti et Monsieur au CNRS, le troisième cofondateur François Perruchot étant aussi sorti du CEA-Leti.
Ces trois-là ont su flairer le bon filon pour pomper des millions et garder une main dessus. Maud Vinet et Tristan Meunier ont en effet créé chacun une société, dont l’objet est « l’acquisition, la gestion et la vente des titres de participations détenus au sein de la société Siquance [premier nom de Quobly] ». Encore un grand pas pour la science !
Cette histoire nous rappelle celle d’Elisabeth Holmes, fondatrice de Theranos, entreprise qui prétendait avoir créé un dispositif capable de faire des centaines d’analyses médicales sur une seule goutte de sang et presque instantanément. Son adage, comme celui de plein de startups de la Silicon valley, était « Fake it until you make it », « Bluffe jusqu’à ce que ça marche ». Hélas pour elle, son bluff n’a jamais marché et elle a fini en prison pour avoir arnaqué les investisseurs privés. Dans l’écosystème grenoblois, où l’argent investi est surtout public, les bluffs finissent par la création d’une autre startup.
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L’avis
des Mondaines :« Super resto !
Par contre, on n’a rien compris au menu. »


