« S’il n’y avait pas eu de carrière au pied de ce front de montagne, il n’y aurait pas eu d’effondrement. » Ce qui est évident depuis un an et demi l’est devenu encore plus depuis ce 7 janvier, quand le procureur de Grenoble, Étienne Manteaux, a prononcé cette phrase lors d’une conférence de presse annonçant la garde à vue des deux dirigeants de la société Carrière de la Rivière, puis leur renvoi devant le tribunal correctionnel le 31 mars prochain.
Précisons, pour combler les lacunes des différents journaux et du procureur lui-même, qu’il s’agit du président, Jean Carron, propriétaire d’un petit empire local fait de carrières et de distribution de fioul, et du directeur général, Philippe Puthod, par ailleurs directeur régional Centre-Est du groupe Eiffage.
Mais le dossier du procureur, exposé avec les accents de la plus grande probité policière, ne fait pas briller la perspicacité du parquet, qui présente comme des faits nouveaux des éléments connus de longue date. Et il ne semble pas non plus complètement perspicace, appuyant fort là où ça fait le moins mal et passant sous silence la responsabilité de la Dreal (Direction régionale de l’environnement de l’alimentation et du logement) et de la Préfecture, autorités de tutelle de cette carrière comme de toutes les autres installations classées pour la protection de l’environnement.
Pour bien comprendre la décision du parquet, Etienne Manteaux commence par remonter à un éboulement survenu en mars 2019. Ce qui est grave pour le procureur de la république, c’est que « l’événement avait été caché à l’autorité administrative », alors même qu’ils étaient en plein renouvellement de leur permis d’exploitation (comme nous l’avions expliqué dans notre numéro 73). C’est donc dans l’ignorance de ces faits « que la carrière a été autorisée à poursuivre l’exploitation » selon le haut-magistrat. Si on croit le procureur, on dirait que l’État découvre ce manquement presque sept ans plus tard.
Or, si effectivement l’éboulement de 50 000 tonnes de début mars 2019 a été caché par la carrière à son autorité de tutelle, la Dreal, cette dernière n’a pas tardé à le découvrir. Informée probablement par les nombreux professionnels des carrières proches ou par les agents administratifs qui évoluent dans les lieux, l’Inspection des installations classées débarque sur les lieux le 25 mai. Ils constatent que non seulement la carrière n’a pas informé de l’éboulement, mais aussi qu’elle a « commencé la création d’une piste de substitution sans effectuer un “porter à connaissance” du préfet » et que « l’inspection n’a reçu aucune information sur la stabilité de la partie supérieure de la carrière ». Soit quand même de graves manquements qui auraient pu mériter une fermeture administrative immédiate de la carrière, ou de grosses amendes. On a en tous cas déjà entendu parler de petits restaurants subissant ce genre de sanctions suite à des petits manquements aux règles d’hygiène. D’autant plus qu’ici le risque n’a rien à voir avec une intoxication alimentaire : c’est tout un pan de montagne qui menace de s’effondrer, avec notamment une route très fréquentée juste en-dessous.
Mais sur ce coup, la Dreal est plutôt bienveillante. Est-ce à cause de l’importance de cette carrière pour tous les chantiers de construction locaux (voir encart) ? Dans un premier temps, un « procès verbal d’infraction » est dressé. Ensuite la Préfecture publie, le 5 août, un « arrêté de prescriptions complémentaire » à celui de renouvellement du permis d’exploiter qui demande de sécuriser la zone et faire une étude géotechnique de stabilité. On a connu châtiment plus sévère. D’autant que dans les années qui ont suivi, aucune suite ne semble avoir été donnée au procès verbal d’infraction.
Le deuxième manquement grave retenu par le procureur de la république est l’absence répétée d’enregistrement des vibrations de tirs de mines, pourtant obligatoire. Mais cette faute aussi a été relevée par la Dreal depuis 2021, cette fois suivie d’une mise en demeure en 2023. Ce qui a finalement donné lieu à une simple amende de... 6 500 euros pour non présentation desdits registres. Cette amende a été notifiée à l’exploitant deux mois après l’éboulement. Vu la tolérance générale de la Dreal et des autorités préfectorales, il y a fort à parier que, sans l’éboulement, elle n’aurait même pas eu lieu.
Donc, contrairement à ce que sous-entend le procureur, les services de l’État ont eu connaissance rapidement de l’éboulement de 2019 et des manquements de la carrière, mais elles y ont réagi avec une grande complaisance. Si une des raisons de la mise en examen des responsables de la carrière est, d’après le procureur, le fait qu’ils avaient « parfaitement conscience de la fragilité du secteur » (Place Gre’net, 7/01/26), on peut en conclure que les services de l’État ont également leur place sur le banc des accusés.
Anguille sous roche ?
Les cailloux et leurs carrières sont un enjeu majeur pour la filière du BTP, qui cherche à s’approvisionner pas trop loin, vu que c’est surtout le transport de la roche, des gravats et du sable qui coûte cher. En 2019, la Dreal publie une « fiche diagnostic approvisionnement en matériaux » du territoire grenoblois. Au vu des besoins à prévoir pour la cuvette, elle en conclut que si aucun des permis d’exploitation des carrières qui entourent Grenoble n’est renouvelé, l’approvisionnement en matériaux deviendrait « tendu » en 2020 et « critique » en 2025. Le renouvellement de tous les gisements permet par contre de repousser la situation de tension à 2028 et le niveau critique à 2035. Un autre scénario montre que l’élargissement de la zone d’approvisionnement et le seul renouvellement de La Rivière font aussi repousser la situation de tension à 2029 et la situation critique à 2032. Pour rappel, dans les besoins du territoire à l’époque, il y avait notamment le colossal chantier de l’élargissement de l’A480, l’autoroute traversant Grenoble. C’est d’ailleurs grâce à Area, appartenant à Eiffage (co-exploitant de la carrière de la Rivière), que ce projet a pu être financé. Alors la complaisance des services de l’État est-elle due aux nécessités de ces grands travaux ? Impossible de l’affirmer… mais c’est certain qu’il aurait été malvenu, juste avant le commencement des travaux, de fermer une des carrières d’Eiffage les plus productives et la plus proche du chantier.


