Accueil > Hiver 2025-2026 / N°79

« Je ne voulais pas d’un métier froid sans relation »

C’est une des — si ce n’est la — plus petites librairies de la cuvette. Depuis trois ans, Manon s’active à développer plein d’idées autour de son minuscule local du centre-ville de Gières et de sa passion des livres. Malgré le manque de place donc, et malgré la polyarthrite qui lui pourrit la vie depuis presque toujours. Comme quoi, ça peut marcher de croire en ses « rêves d’ado » !

« La priorité pour bosser ici, c’est de maîtriser l’art subtil du Tetris…  » Il faut effectivement pas mal d’ingéniosité pour parvenir à tenir une librairie dans un espace de 22 mètres carrés tout compris. «  J’ai pas beaucoup de place alors fallait faire des choix » explique Manon en dévoilant les grandes lignes de sa « stratégie commerciale  ». « Dans mon stock, il n’y a environ que 10 % de livres connus. Le reste c’est des choses qu’on ne voit pas – ou très peu – en devanture et tête de gondole d’autres librairies. Je connais très bien mes clients, j’ai leurs goûts en tête, alors je repère, j’achète, je peux me planter, mais 90 % du temps le client prendra ce que j’ai pensé pour lui.  » Pour se démarquer des autres librairies, Manon s’est notamment spécialisée dans la littérature jeunesse et dans celle pour les publics souffrant de troubles « Dys » (soit des «  troubles spécifiques durables  », qui concernent les dysfonctionnements, plus ou moins graves, des fonctions cognitives du cerveau relatives au langage, à l’écriture, au calcul, aux gestes ou à l’attention). « Je me suis formée à la bibliothérapie et à la littérature Dys, alors je communique beaucoup dessus parce que les autres libraires ne savent souvent pas bien conseiller les publics Dys.  »

Ce n’est pas pour rien que Manon s’est spécialisée dans les publics Dys. « Du fait de mon handicap, j’ai toujours été attentive aux difficultés des autres.  » Il n’y a pas que le local qui est très petit… la patronne aussi, la faute à un des nombreux médicaments qu’elle prend pour soigner une polyarthrite qui lui pourrit la vie depuis ses quatre ans.
Alors, il y a eu les années de «  grosses grosses douleurs à ne rien pouvoir faire à part lire  », quand « le seul poids du drap faisait mal  », et puis les longs mois d’hospitalisation, les années scolaires redoublées ou effectuées en deux ans… Mais toutes ces épreuves n’ont pas empêché Manon de garder tout le temps dans sa tête son « rêve d’adolescente » : ouvrir une librairie. «  Ça m’est venu en voyant le film “You’ve got a mail”, qui met en scène une petite librairie de quartier… Avec mon handicap, les livres ont toujours été une bouée de secours pour m’évader.  »

Après un DUT Métiers du livre et une licence pro Littérature et Documentation pour la jeunesse, Manon a cherché du boulot en bibliothèque : « J’ai passé pas mal d’entretiens, mais ça n’a jamais abouti. » Finalement, elle entend parler de l’ouverture d’une petite librairie dans sa commune de Gières : «  J’ai bossé un an avec l’ancienne gérante puis elle m’a proposé de reprendre.  » Ce qui n’a pas été une mince affaire, mais l’essentiel, c’est que depuis trois ans Manon tient ce « petit cocon » : « J’essaye que ce soit un lieu accueillant pour tout le monde, quel que soit son genre, sa religion, sa nationalité, sa sexualité, son handicap… Je ne voulais pas un métier froid sans relation, je veux créer du lien.  » Pour le peu de temps qu’on y a passé, ça a l’air de fonctionner : notre discussion était sans cesse interrompue par des va-et-vient d’habitants cherchant un bouquin, remerciant Manon pour un conseil ou poussant la porte juste pour… caresser un des deux chats qui squattent la librairie. « Il y a des clients qui viennent juste pour papoter de leur vie, de leur mal-être. Quand on vit des choses difficiles dans sa propre vie, on est beaucoup plus ouvert à écouter l’autre. »

Malgré le manque de place, Manon tient aussi à proposer des créations d’artisans locaux (et pas seulement Le Postillon…) : dessins, tissus, lampes, savons, céramiques, bijoux. En plus des «  mois à thèmes » (avec des sélections spéciales dans la vitrine), il y a les « menus littéraires », qu’elle crée tous les quinze jours, sur le concept d’un menu de restaurant exposé à l’extérieur. Et puis quantité d’animations variées… Aux quarante heures d’ouverture de la librairie par semaine, il faut ajouter les soirées et les week-ends passés à éplucher les catalogues des nouveautés. Manon estime son temps de travail à «  environ douze heures par jour ». Et tout ça pour… zéro euro de salaire pour l’instant. Si Manon, 35 ans, vit grâce à l’allocation adulte handicapé (AAH), elle aurait aimé commencer à se payer au bout de trois ans d’ouverture, « même si c’est sûr qu’on ne travaille pas dans le milieu du livre pour devenir Crésus ». Mais finalement ce sera pour plus tard : « Dans les prochains mois, j’aimerais bien embaucher un alternant pour pouvoir me dégager du temps afin de développer la com’ et de nouveaux partenariats, et de monter plusieurs gros projets. Alors peut-être que j’arriverai à me salarier l’année d’après… »

On n’avait jamais vu de patronne (ni de patron d’ailleurs) avec un si lourd handicap, Manon non plus. « On pense que les personnes en situation de handicap n’ont pas d’autres possibilités que de travailler en Esat ou dans des milieux protégés, ou de vivre seulement de l’AAH… Mais non ! » À part un fonds de 6 000 euros de l’Agefiph (Association de gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées) au moment du lancement de son commerce, Manon n’a pourtant eu droit à aucune aide spécifique. Malgré sa polyarthrite, il n’y a a priori pas de dispositif pour embaucher une personne pour la suppléer – notamment dans les tâches physiques.

Alors Manon accueille des stagiaires. Ce mois de novembre, c’était Barri qui découvrait le métier de libraire. En reconversion professionnelle, il a demandé un stage ici après avoir fait «  le client mystère ». « J’ai bien aimé l’ambiance qui se dégageait du lieu, ça se rapproche de la relation client que j’aimerais avoir…  ». Barri bossait avant dans la grande distribution, à Carrefour. Après un burn-out suivi d’une dépression, il veut maintenant travailler avec ses amours de jeunesse : les livres. « J’ai grandi dans les quartiers, mais j’étais toujours un peu à côté – de ma famille ou de ma communauté. Je suis tombé accro aux écrans, mais ma mère m’a coupé toute connexion alors je me suis réfugié dans les livres, notamment en allant à la bibliothèque de la Ponatière. Je me suis rendu compte que les livres c’était comme les jeux vidéo, mais en plus sain... Ils m’ont beaucoup fait voyager.  »

N’empêche que les bouquins et les lieux qui les vendent sont menacés par le développement du monde des écrans. « Il y a la concurrence des liseuses, de la vente en ligne… » liste Manon. «  Et puis les gens passent tellement de temps sur les réseaux qu’ils n’ont plus le temps de lire.  » D’autres veulent leur livre impérativement tout de suite. «  Les grosses librairies se font livrer une ou deux fois par jour, moi c’est deux fois par semaine. Des personnes ne supportent pas d’attendre trois jours alors elles vont dans les grosses librairies… qui sont avantagées par des conditions commerciales intéressantes en passant de grosses commandes. Mais moi je n’arrive pas souvent à les avoir, car je n’ai ni la place ni le budget pour faire des commandes importantes… En tant que petit on est pénalisé. »

Manon peut néanmoins compter sur la «  super ambiance » parmi les commerçants de Gières et sur son entourage. « J’ai galéré un peu toute ma vie, mais j’ai la chance d’avoir des parents, une sœur et une famille qui ont toujours été là en aide et en soutien. En faisant vivre ce lieu, le message que je cherche à faire passer c’est que malgré tout, on peut dépasser ses difficultés et atteindre ses rêves. »