Accueil > Hiver 2025-2026 / N°79

Gabri c’est pas fini

Chez les politiques, on fait beaucoup d’allers-retours entre le Sud et le Nord Isère, deux territoires qui n’ont pourtant pas grand-chose à voir (Le Postillon n° 75). La sociologie électorale très différenciée entraîne même des chassés-croisés ! Si le candidat grenoblois de La France insoumise a fait la migration dans le sens nord-sud (il s’était présenté avant vers Villefontaine et était assistant parlementaire d’un député du Rhône), le plus gros vivier de ces politiciens pendulaires se trouve de l’autre côté de l’échiquier politique et fait plutôt du Sud-Nord : les trois députés d’extrême droite du Nord du département habitaient jusqu’à peu dans la région grenobloise. Mais attention, voilà une migration originale ! Alors qu’il bosse dans le Nord-Isère (en tant qu’assistant parlementaire), Valentin Gabriac va se présenter aux élections municipales à… Grenoble. Tout en étant cadre dans la multinationale de l’agroalimentaire Mondelez, un boulot soi-disant détesté.

Voilà bientôt quatre ans, un de nos reporters tombait par hasard sur Valentin Gabriac lors d’un reportage infiltré dans une soirée Grelive, structure grenobloise la plus active dans l’opposition à la vaccination et à toutes les mesures coercitives de la période Covid (Le Postillon n° 65). À l’époque, on connaissait déjà bien le nom de famille, son grand frère Alexandre s’étant fait remarquer très jeune à cause d’une fâcheuse tendance à tendre énergétiquement le bras et la main droite devant lui (voir encart). Valentin avait l’air beaucoup moins exubérant. Beau gosse, propre sur lui, il était tout content d’être dans une soirée de ce groupe très hétéroclite qu’était Grelive, où se mélangeait des hippies, des figures d’extrême droite et des cours de sophrologie. Il avait assuré à notre reporter : « Avant, les réunions de fafs, t’avais que des gars crânes rasés tarés. Ce que je vois ce soir je trouve ça trop cool tu vois. J’suis ouvert, ce qu’il faut c’est dialoguer avec tout le monde.  »

« Ouvert » et « trop cool » au point même de cracher dans la soupe de son travail : «  Le sacré, c’est l’inverse du matérialisme. Si on pense en matérialiste, on supprime les églises et les temples bouddhistes et on construit des parkings Lidl. Moi je déteste mon travail. Je bosse pour une boîte américaine, un géant de l’agroalimentaire qui s’appelle Mondelez. (…) J’étais à Paris, j’ai fait six mois dans une tour en costard cravate et j’me suis dit j’me casse. J’suis revenu à Grenoble justement et là j’aimerais bien être prof d’histoire-géo.  » Damned ! En voilà, de la graine de zadiste ou de déserteur, prêt à quitter son boulot de cadre bien payé pour devenir un modeste prof d’histoire-géo… Bon, quelques indices laissaient quand même penser qu’il avait d’autres idées en tête. Comme cette envie de se renseigner sur le dynamisme local de l’extrême droite auprès d’un ancien élu présent à la soirée : «  Au RN y a personne à Grenoble non ? Tous les mecs de Gollnisch, le canal historique ils sont où maintenant ? Je reviens à Grenoble j’aimerais bien voir qui il y a… » On se doutait bien que s’il voulait voir « qui il y a » c’est qu’il ambitionnait de les rejoindre et de peut-être enfin commencer sa carrière politique.

N’empêche que, quand suite à la parution de notre article, il nous a adressé un «  droit de réponse » qui contestait les citations rapportées «  sorties de leur contexte » (alors qu’on dispose des enregistrements), on a accepté d’en publier une partie (comme on fait avec tout le monde) : «  Dans votre article, vous publiez l’enchaînement suivant : “Et soudain arrive Valentin… son frère… salut nazi” : 3 phrases après le dévoilement (inexplicable) de mon identité arrive le reductio ad hitlerium ; sophisme redoutable anéantissant tous les débats intellectuels et fréquemment utilisé pour discréditer un adversaire lorsqu’on manque d’arguments. » Après tout, c’est vrai qu’on ne choisit pas sa famille et qu’il est quelque part injuste pour quelqu’un (qui en plus à l’époque n’était pas une personnalité politique) d’être réduit aux outrances nazies de son frangin. D’autant que le pauvre avait l’air vraiment inquiet : «  Votre article me met véritablement en danger socialement et professionnellement, vous n’êtes pas sans ignorer [sic] que la mort sociale d’un individu passe par la pseudojustice médiatique.  » À l’époque, «  professionnellement  », il bossait encore chez Mondelez, mais assurait toujours vouloir se reconvertir en prof… Trois ans plus tard, son profil LinkedIn nous apprend qu’en fait son boulot, il le déteste, mais il ne le quitte pas. Il s’affiche toujours dans la «  boîte américaine » et pas à n’importe quel poste : « responsable zone formation force de vente  » pour toute la région Auvergne Rhône-Alpes, manageant vingt « responsables de secteur  » et vingt « promoteurs ». Pas mal pour quelqu’un qui assurait en 2022 « détester son travail  ».

Objectivement, c’est vrai qu’il y a de très bonnes raisons à ce dégoût : Mondelez est une multinationale de l’agroalimentaire spécialisée dans le «  snacking », soit la bouffe prête à manger bourrée de saloperies chimiques, des biscuits apéritifs (Tuc, Belin, Ritz) aux chocolats (Milka, Côte d’Or), en passant par les biscuits (Oreo, LU) ou le fromage à tartiner (Philadelphia) pour ne citer que quelques marques connues en Europe. Avec 90 000 employés, 85 sites de production, le groupe aux 36 milliards d’euros de chiffre d’affaire maltraite des humains un peu partout dans le monde, notamment en ouvrant ou en fermant des usines à tout bout de champ, avec une forte tendance à la délocalisation vers des pays au faible coût de main-d’œuvre. Parmi ses dernières victimes, il y a les salariés de l’historique usine LU-Belin de Château-Thierry dans l’Aisne, définitivement fermée le 14 novembre dernier.

Donc malgré sa détestation, Valentin Gabriac défend toujours ce sinistre modèle même si, depuis, il a trouvé un deuxième boulot : en juillet 2024, il est devenu assistant parlementaire de Thierry Perez, député RN de la dixième circonscription de l’Isère (entre l’Isle-d’Abeau et la Tour-du-Pin). Et depuis septembre, le voilà donc officiellement « chef de file » pour le RN sur Grenoble (à soixante bornes de la circonscription pour laquelle il bosse), chargé de la pire corvée dans toute campagne menée à l’extrême droite : trouver les 59 personnes nécessaires à la constitution de la liste. Pas mal pour quelqu’un qui craignait il y a trois ans la « mort sociale » à cause d’un article de notre modeste journal.
Le fait qu’il affiche toujours bosser pour Mondelez illustre aussi une clarification de la ligne du RN qui se prétendait jusqu’à peu «  anti-mondialiste  ». Aujourd’hui «  normalisé », le parti « antisystème » peut maintenant avoir comme cadre une personne œuvrant pour une grande multinationale américaine, même si de temps en temps ses représentants font mine d’être aux côtés des personnes subissant les choix de ce genre de boîtes. Ainsi, à l’occasion de la fermeture par Mondelez de l’usine LU de Château-Thierry, le député RN du coin, Josselin Dessigny, se scandalisait de ce «  choix financier  » : « Ni la rentabilité du site ni la vétusté des locaux ne semblent a priori être la cause de cette décision, il est plus vraisemblable de croire pour le moment que la volonté d’augmenter les profits soit la véritable motivation de la direction nationale de l’entreprise. » (actu.fr, 12/02/2024) Le député regrettait aussi que la direction soit «  restée sourde à ses appels ». Dommage qu’il n’ait pas demandé à son collègue de parti Valentin Gabriac le numéro de ses patrons… Comme tous les candidats RN, le néo-politicien grenoblois devrait en tout cas ne pas trop avoir à justifier cette apparente contradiction professionnelle dans les prochains mois, les campagnes électorales nationalistes se déroulant plus à la télévision et sur les réseaux sociaux que dans la rue. S’il sait qu’il n’a aucune chance de gagner dans cette ville d’éco-ingénieurs, les plus ou moins 10 % qu’il obtiendra (s’il parvient à trouver les noms nécessaires) lui permettront de percer un peu dans le parti. Et, comme avant lui Alexis Jolly – longtemps candidat à Échirolles avant de devenir député dans le Nord Isère – d’avoir la légitimité pour plus tard aller se faire élire dans des territoires sociologiquement favorables. Le RN, un vrai parti de déracinés.

Alexandre Gabriac blanchisseur « pied nickelé »

Depuis ses nombreuses frasques de jeunesse (candidat puis exclu du RN à cause de saluts nazis, créateur des Jeunesses nationalistes, secrétaire national de Civitas), on n’avait plus trop entendu parler d’Alexandre Gabriac, le grand frère de Valentin. Un article de Gotham City (15/05/2024), « revue en ligne spécialisée dans la criminalité économique », nous apprend qu’il a été condamné par la justice suisse pour… blanchiment ! Le nationaliste français était en effet depuis plusieurs années responsable d’un bureau de change à Genève (en Suisse, oui, oui, chez des étrangers). Mais en 2021, il s’est fait avoir comme un bleu, dans un épisode « digne des Pieds nickelés ». Après avoir échangé plusieurs fois dans des lieux « insolites  », plusieurs milliers d’anciens francs suisses contre des milliers d’euros en ayant que « très peu d’informations sur l’identité de ses interlocuteurs et sur l’origine de leurs fonds  », il accepte une transaction beaucoup plus importante : 2 millions d’anciens francs suisses contre 1,8 million d’euros. Sauf que la moitié des billets qu’il reçoit (et qu’il n’a pas eu le temps de vérifier avant le départ de ses interlocuteurs dans une «  Jaguar immatriculée en France ») sont des « billets grossièrement falsifiés ». Le bureau de change qui lui avait avancé les euros, son propre bureau n’en ayant pas assez pour la transaction, le dénonce donc immédiatement et il est condamné notamment pour avoir «  entravé la découverte de l’origine criminelle des fonds  ». Comme quoi, l’argent sale de l’extrême droite ne vient pas seulement de Russie : ils ne sont pas trop regardants non plus avec les voyous français.