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Explosion du bivouac autour des lacs du parc national des Écrins

Entre influence et affluence

Panique sur les lacs des Écrins ! Depuis quelques années, les responsables du Parc national constatent une explosion du nombre de bivouacs, notamment autour des lacs de la Muzelle et du Lauvitel. À tel point qu’à partir de cet été, la mise en place de « quotas » avec «  permis nominatifs potentiellement payants  » est envisagée… Deux reporters du Postillon sont allés bivouaquer au Lauvitel encore enneigé, à la rencontre des « nouveaux pratiquants » montagnards attirés par les vidéos virales des réseaux sociaux. Car, en même temps qu’elles s’alarment de la « surfréquentation », les autorités locales payent des influenceurs pour faire venir toujours plus de monde en Oisans.

Il est à peine 10 heures du matin, mais Emina, Mawelle et Yasmina, la petite vingtaine, sont déjà à la descente. Ce dimanche 26 avril, elles se sont levées avant le jour, puis ont fait les deux heures de route qui séparent Lyon de la Danchère, le hameau des Deux Alpes d’où part la randonnée d’une heure et demie menant au lac du Lauvitel, dans l’Oisans. Elles ont commencé à marcher vers le lac, avant de buter sur une des grosses avalanches entravant encore le chemin alors que le printemps est bien avancé. Quand on les a croisées, smartphone à la main et petites baskets de ville au pied, elles avaient donc décidé de faire demi-tour et envisageaient de se rabattre sur le lac de la Muzelle.
Problème : monter au lac de la Muzelle est une bien plus grande randonnée, dont plus de la moitié est encore remplie de neige. On leur a appris ça, et conseillé plutôt des idées de randos sans neige. Avaient-elles déjà fait des randonnées toutes seules en montagne ? « Oui, une fois, c’était les passerelles du Monteynard. » Mais pourquoi ont-elles eu envie de venir au Lauvitel ? « On a tapé “randonnée” sur Tiktok et c’est ça qui est sorti.  »

Emina, Mawelle et Yasmina sont loin d’être des cas isolés. La veille, on était montés en fin d’après-midi et on avait papoté avec chacun des groupes (une trentaine) qu’on avait croisés à la descente. Parmi eux, une dizaine, composés de deux à cinq personnes, présentaient un profil très similaire à celui d’Emina, Mawelle et Yasmina : leurs membres venaient de la région lyonnaise, avaient la petite vingtaine et étaient venus «  par Tiktok  » en ayant tapé des choses comme « randonnée autour de Lyon » (malgré les deux heures de route, ces personnes trouvaient effectivement que c’était «  proche de Lyon »). « Hier soir, on se disait qu’on allait encore passer un week-end ennuyant, nous racontent Youness et Loïc, 22 ans. Alors sur un coup de tête on s’est dit “allez on fait une rando”. La dernière fois, c’était avec le collège... »

Certains, du même âge et venus également par le réseau social chinois, ne résidaient pas à Lyon : quatre jeunes hommes de 17 à 18 ans, n’arrêtant pas de faire des vidéos en marchant, habitaient au Péage-de-Roussilon, cinq femmes venaient de Valence et deux jeunes hommes avaient même fait le déplacement depuis la capitale. Si Arbim et Yannis, amateurs de randonnées en région parisienne, s’étaient motivés à faire quatorze heures de route entre samedi matin et dimanche soir, c’était parce que « l’algorithme de Tiktok nous a mis sur notre fil des photos du Lauvitel, du lac du Buclet et de la cascade de la Pisse.  » Et puis il y avait ce groupe de cinq jeunes femmes, dont une enceinte de cinq mois, très affables malgré leur accoutrement détonnant : faux ongles en guise de piolet, avalanche de bijoux, strates de maquillage au lieu de l’habituelle crème solaire et énorme smartphone à la main, rassurant mais plus handicapant qu’autre chose, notamment pour progresser sur les avalanches.

Et nous ? Tous deux habitués des sentiers montagnards depuis des décennies, nous n’avions jamais vu, malgré nos milliers d’heures de marche, une telle sociologie gravir si massivement les pentes escarpées. Et ça nous a fait comme un grand vent de fraîcheur, d’autant plus que tous ces jeunes étaient globalement franchement sympathiques, répondant avec le sourire à nos questions. Dans les années 2010, j’avais gardé un refuge pendant deux saisons : si j’ai arrêté, c’est notamment à cause de la sociologie très homogène des clients de refuge, le « peuple Quechua », globalement à peau blanche et issu de classes moyenne et supérieure. Des gens plutôt sympathiques, hein, mais ce n’est pas très excitant de voir défiler des ingénieurs et profs à longueur de journées.

Depuis quelques années au Lauvitel, il y a donc beaucoup plus de diversité. De quoi un peu ébranler notre critique radicale des réseaux sociaux, vu que cette sociologie très éloignée du milieu montagnard se retrouve à tenter l’aventure en altitude grâce à Tiktok ou Instagram. Parmi les autres personnes croisées, certaines étaient venues par le bouche-à-oreille « classique », ou par des applis de randonnée (Visorando, Komoot, Strava), mais celles-là avaient généralement déjà fait au moins quelques randonnées auparavant. Les « premières fois », c’était toujours par les réseaux sociaux, certains en profitant pour réaliser eux-mêmes une vidéo, comme, le week-end d’avant sur Tiktok, Anyskrc s’étonnant des nombreux « cadavres d’avalanches » sur le chemin, ou Abedlh91940 rigolant : « Quand Abdel et Ismo font leur première randonnée, tout ne se passe pas comme prévu. Fini le 91 aujourd’hui, on va au lac Lauvitel proche Grenoble. […] Téma y’a que des montagnes partout […] Il veut me tuer là, regarde, y’a que de la neige […] Wesh les gars j’ai aucun équipement, là.  »

Si on avait eu envie de venir faire un reportage, c’est parce que ces derniers temps la surfréquentation du lac du Lauvitel, situé dans la zone cœur du Parc national des Écrins, fait beaucoup parler. En plein été, il peut y avoir jusqu’à 800 personnes par jour qui arpentent la rive nord du lac, selon le Parc… Précision : de l’autre côté du lac, en rive sud, il y a la première « réserve intégrale » de France, 700 hectares interdits d’accès à tous promeneurs depuis 1995, que seuls quelques scientifiques et gardes du Parc peuvent arpenter pour étudier « comment évoluent les milieux naturels sans activité humaine ». Réserve intégrale d’un côté, surfréquentation de l’autre : le lac du Lauvitel représente à lui seul tous les paradoxes des parcs naturels, ayant pour ambition à la fois de protéger l’environnement et d’attirer des touristes. Un des slogans le plus représentatif de ce paradoxe est celui du site destination.ecrins-parcnational.fr : « Destination Parc national des Écrins, la montagne préservée  ». Comment défendre l’ambition de préserver la montagne tout en voulant attirer toujours plus de monde vers cette «  destination » ?

Ce qui inquiète le plus les responsables du Parc pour le Lauvitel, comme pour le lac voisin de la Muzelle, c’est la question des bivouacs, dont le nombre explose ces dernières années. L’été dernier, jusqu’à 215 tentes ont été recensées à la Muzelle et 90 tentes au Lauvitel. Une affluence d’autant plus impressionnante qu’ici il n’y a à peu près rien de plat, la rive nord étant globalement encombrée de rochers.

Ce samedi 25 avril, c’est beaucoup plus calme. Faut dire qu’on est encore tôt dans la saison, que le chemin est officiellement fermé à cause des avalanches, que le lac est encore presque entièrement gelé et ses abords globalement recouverts de neige. Une réalité qui a un peu déçu certains visiteurs, s’attendant à trouver un lac tout bleu «  comme sur les vidéos  », deux randonneuses nous assurant avoir entendu « des meufs avec des trépieds  » s’exclamer en arrivant « ouais c’est bof avec la neige, on n’aurait pas dû venir  ». Ce soir-là, à part nous, il y a deux tentes, un couple venu exprès depuis Toulon et deux rugbymen portugais (dont un jouant au FCG) montés avec une tente deux secondes et deux chaises pliables de camping, qui rigolent en nous demandant dans une sorte de franglish latino : « Vous pensez qu’il va faire très froid cette nuit ? Vous avez pas envie de faire un feu vous ?  »

La question des feux est une de celles qui crispe les responsables du Parc. Parmi les « infractions » constatées quotidiennement sur le site, selon le Parc, il y a la présence de chiens (interdite au cœur du parc), l’abandon de multiples déchets (dont des tentes non démontées laissées sur place), le montage des tentes en-dehors des horaires légaux pour le bivouac (entre 19h et 9h), l’utilisation de drones et enfin l’allumage de feux. Selon une responsable du Parc, « quand on brûle 10 centimètres de sol, ce sont des milliers d’années qui partent en fumée, des milliers d’années nécessaires pour constituer le sol [de l’alpage] » (Le Daubé, 31/05/2025).

Ce constat géologique contraste pas mal avec la façon dont on considère le sol des alpages et la montagne en général, juste à côté. En face du Lauvitel, à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau, il y a la station des Deux Alpes, en perpétuelle frénésie immobilière. En 2024, le remplacement de la remontée mécanique structurant le domaine skiable avait coûté 148 millions d’euros et entraîné un an et demi de travaux pharaoniques. Les nombreux explosifs utilisés, les impressionnants terrassements, les allers-retours incessants en camion ou hélicoptère jusqu’à 3 200 mètres d’altitude, avaient fait « partir en fumée » bien plus que « 10 centimètres de sol  ». Mais là-haut, ce n’est pas le territoire du Parc national des Écrins et la surfréquentation est recherchée, surtout si le public a de quoi dépenser des centaines d’euros par jour. Le bivouac au bord des lacs est, lui, pour l’instant gratuit, rapportant de l’argent seulement aux vendeurs de matériel (Décathlon a un site de promotion du bivouac, DecathlonTravel) et aux réseaux sociaux, qui profitent de la viralité des photos et vidéos de bivouacs.

Sur les sentiers du Parc national des Écrins, il n’y a pas tant de surfréquentation (selon les données des éco-compteurs) mais surtout un « changement des pratiques et des pratiquants » constate un garde-moniteur. Changement des pratiques avec l’augmentation du nombre de bivouacs et changement des pratiquants avec, donc, une présence de plus en plus importante d’une population jeune et urbaine, habitant souvent dans des quartiers populaires et venant parfois de l’autre bout de la France.

Avec une connaissance limitée de la montagne et de ses contraintes, ceci conduisant parfois à une certaine prise de risque. Ces derniers mois, les pages faits divers du Daubé ont relaté plusieurs sauvetages de jeunes gens, bloqués en montagne pour cause d’épuisement ou d’éléments météorologiques (froid, neige, gel) largement prévisibles. La semaine où on s’est rendus au Lauvitel, sept jeunes gens avaient été secourus en hélicoptère après avoir voulu se rendre au lac de la Muzelle – et buté sur le sentier complètement enneigé. Dans le livre d’or de la cabane du Cerisier, située au début de cette longue marche, on peut lire plusieurs mots de jeunes ayant voulu s’y rendre en plein hiver – alors que le lac de la Muzelle est à 2 100 mètres d’altitude et globalement inaccessible l’hiver sans skis de randonnée – et ayant finalement dû passer la nuit dans la forêt. Le 25 décembre, Ilyes, Adam, Youness, et Sofiane racontent avoir passé la nuit ici : « première randonnée ici, notre objectif était de visiter le lac de la Muzelle mais vu la neige nous avons malheureusement arrêté  ». Le 22 avril, Ibrahim, Lassana, Ravan et Belkis s’amusent : «  Ce qui nous manque, c’est les Tasty Crousty et le 92 i. Vous inquiétez pas c’est une blague, on a pris soin des lieux et de la cabane. » Abou du 95 leur répond : « Moi aussi ça me manque : Génération Tasty Crousty et RN Boi  » tandis que Soraya assure avoir « le seum de pas accéder au lac mais faut profiter de la création d’Allah ».

Il arrive que parmi ces nouveaux pratiquants de la montagne, « il y ait une petite frange de personnes qui n’ont pas les codes  », selon l’expression de Pierre-Henri Peyret, ancien responsable du secteur isérois du Parc (Ici Isère, 20/06/2023). Et que cette « petite frange » puisse faire des fois des choses franchement incompréhensibles. En plus des déchets laissés au bord des lacs, de pratiquants arrivant « avec des voitures télécommandées » ou même « des caddies avec des roulettes  », des gardes-moniteurs constatent régulièrement des tentes abandonnées, l’une d’elle ayant été même «  lacérée » comme raconte l’un d’eux, quand dans une autre « il y avait de la nourriture volontairement étalée de partout  ». Mais ce type de comportement reste très minoritaire, « la majorité des nouveaux pratiquants étant très respectueuse et en demande d’informations  », toujours selon ce même garde-moniteur. « Quand on chope les jeunes sur place c’est trop tard, c’est avant que ça doit se passer : par l’éducation.  » Le manque de « codes » d’une petite partie du public urbain raconte surtout la baisse du volontarisme politique et des moyens publics pour éduquer tous les jeunes à l’environnement montagnard (voir ici).

Dans les quelques réactions outrées contre ces nouveaux pratiquants qui «  n’ont pas les codes », il y a aussi une part de mépris de classe et de racisme. Car, quand des jeunes font n’importe quoi dans les cadres prévus pour consommer, ça ne scandalise pas grand monde. Sur les pistes de ski des Deux Alpes, il y a de plus en plus de « personnes ivres sur les pistes en fin de journée  » comme l’a constaté une accompagnante d’enfants au Daubé (27/05/2026). En avril 2023, deux amis s’étaient fortement alcoolisés au PanoBar, un bar d’altitude des Deux Alpes. Lors de leur redescente en téléphérique, ils avaient « chahuté » et l’un d’eux était passé à travers la paroi en plexiglas avant de faire « une chute mortelle de 40 mètres ». Le lendemain, le PanoBar était toujours ouvert et aucun responsable ne s’insurgeait contre des jeunes qui n’auraient « pas les codes » : tant qu’ils consomment dans ces grands parcs d’attractions pour riches que sont devenues les stations de ski comme les Deux Alpes, leur présence est vivement souhaitée. En-dehors de ce fait divers, les grandes stations – avec leurs chantiers pharaoniques, leur vision purement consumériste de la montagne et leur volonté d’attirer avant tout des hauts revenus (quitte à empêcher le logement des locaux par la prolifération des Airbnb) [1] – donnent une certaine idée des « codes » validés dans le secteur montagnard.

En même temps qu’elles s’alarment de la « surfréquentation » de certains lieux, les autorités font tout pour attirer sans cesse plus de monde. Ainsi Oisans Tourisme, l’office de tourisme intercommunal de l’Oisans, s’enorgueillit d’avoir « recours aux influenceurs », devenus des « leviers importants » pour le tourisme. Dans un de leurs rapports d’activité [2], on apprend que cinq influenceurs différents ont été payés pour faire venir du monde en Oisans en 2024 et 2025. Parmi eux, Bruno Maltor, qui tient un « compte leader et pionnier dans l’influence de promotion touristique » a été payé « 30 000 euros » pour quatre jours de tournage « entre le 10 et 13 juin 2025  » ayant entraîné de multiples vues sur ses réseaux sociaux : « 1 reel : 10K likes / 300K vues ; 1 post multi-destination : 410K vues ; 1 vidéo Youtube : 61K vues / 147 com » où il incite à « découvrir l’Oisans : le secret des Alpes françaises ». Ce qui a aussi entraîné des reprises sur d’autres sites comme mapetiterando.fr : « Bruno Maltor, l’un des créateurs de contenu voyage les plus populaires de France, a encore frappé fort. Cette fois-ci, il nous emmène dans un coin des Alpes étonnamment méconnu : l’Oisans. » Déjà qu’avec deux stations attractives mondialement connues (l’Alpe d’Huez et les Deux Alpes), l’Oisans n’avait pas grand-chose de « secret  » ou « d’étonnamment méconnu », mais avec ce genre de communication, ses recoins les plus tranquilles risquent d’être de plus en plus parcourus [3]. Les vidéos de promotion du lac Lauvitel sur Tiktok sont aussi faites par des influenceurs payés par les autorités, comme par exemple Helio Iridiusbike, 50 000 followers sur Tiktok et « ambassadeur du département de l’Isère  ». Le 7 juin 2025, ce « dénicheur de points de vue  » publiait une vidéo sur le Lauvitel pour inciter à visiter « la perle des Alpes dans le massif des Écrins  ».

Comme dans les calanques de Marseille, les autorités multiplient donc les initiatives pour attirer toujours plus de monde puis alertent ensuite sur la «  surfréquentation  » de certains endroits. La suite, comme dans les calanques : prétendre gérer les nuisances dues à cette surfréquentation en mettant en place des mesures de contrôle. Il y a trois ans, Pierre-Henri Peyret rejetait l’idée de mettre en place des «  quotas » : « Les élus en parlent, comme ils parlent d’entrée payante par exemple. Mais pour moi, la nature doit rester gratuite et ouverte à tous. » (Le Daubé, 12/06/2023) Depuis, ce responsable est parti et les dirigeants actuels du Parc ont annoncé ce mois d’avril envisager prochainement la mise en place de quotas, et de permis potentiellement payants, pour aller dormir au Lauvitel ou à la Muzelle.

Un nouveau règlement est en préparation et devrait être publié début juin, à la suite d’une consultation ayant eu lieu en avril. Selon l’article 5 pour l’instant prévu : « Des quotas maximaux de tentes peuvent être instaurés pour les sites de forte fréquentation. Ces sites et les quotas maximaux par site seront déterminés par décision du directeur du Parc en fonction de l’évolution de la fréquentation et de l’état de conservation des milieux. Ces quotas se traduiront par des permis nominatifs qui pourront être payants suivant les modalités déterminées par la décision du directeur.  »
Ainsi, si ce règlement est effectivement adopté, la nature ne sera plus « gratuite et ouverte à tous », mais – uniquement pour le bivouac (pour l’instant) – seulement à celles et ceux «  ayant les codes  » pour télécharger le QR-code permettant d’être dans les règles et éventuellement l’argent pour payer si les « permis  » deviennent payants. En attendant cette officialisation, il y a déjà le parking de la Danchère, point de départ de la balade du Lauvitel, qui est devenu payant, au tarif de deux euros de l’heure (on peut toujours se garer gratuitement aux Ougiers, mais ça rajoute une demi-heure de marche). « On vient faire une balade, normalement tout est gratuit  » : sur le chemin du Lauvitel, pas mal de nos interlocuteurs se sont plaints de ce stationnement payant. À propos de la mise en place des quotas, la plupart n’en avaient pas entendu parler et ne savaient souvent pas trop quoi en penser. On a quand même récolté quelques avis détonants, comme cette Marseillaise assurant être « pour les quotas » mais racontant en même temps « ne plus aller dans les calanques depuis qu’ils ont été mis en place ». Ou cette dame d’origine turque affirmant que, d’un point de vue sécuritaire, ça peut être pertinent, « comme ça s’il y a un problème on peut avoir l’identité de toutes les personnes qui sont sur le site ». D’autres étaient plus effrayés par cette perspective : «  La randonnée c’est spontané, alors s’il faut réserver... » La potentielle mise en place de quotas ne semble en tout cas pas réjouir la plupart des gardes- moniteurs qui seront chargés de les contrôler. «  À travers cette modification de l’arrêté Bivouac, on devient de plus en plus des flics... La direction du Parc est dans une logique de surenchère de répression  » s’alarme l’un d’eux. La mise en place de quotas sur certains lieux risque par ailleurs de reporter la surfréquentation vers d’autres espaces naturels, notamment ceux en-dehors du Parc, comme le plateau du lac Fourchu sur le Taillefer, déjà pris d’assaut tout l’été.

Le nombre de pictogrammes symbolisant les choses interdites s’allonge d’année en année dans le Parc national des Écrins. Aux « classiques » interdiction de jeter des déchets, de faire du feu ou de ramasser des fleurs se sont ajoutées dernièrement les interdictions de faire voler des drones ou de diffuser de la musique. Ici comme ailleurs, aucune perspective d’interdiction des smartphones, qui seraient au contraire peut-être indispensables si les quotas sont mis en place. En diffusant des images «  virales  » ils ont pourtant fait beaucoup plus de mal à la « conservation des milieux  » des lieux les plus instragrammables que les feux allumés par les campeurs.

Si ces images permettent à de nouveaux pratiquants de tenter l’aventure à la montagne, elles les font se concentrer sur les mêmes lieux et les maintiennent dans une logique très consumériste. En arrivant au lac du Lauvitel, la plupart ne contemplent pas le paysage, mais le filment d’abord, smartphone en main. Reste donc à ce nouveau public à sortir du culte de l’image et à apprendre à chercher l’aventure en montagne ou ailleurs, mais en tous cas loin des logiques marketing des influenceurs. Tout un (joli) programme… N’hésitez pas à le partager sur les réseaux.

Sociologie de la grogne

Entre les années 1960 et les années 2010, l’âge moyen des visiteurs du Parc des Écrins est passé de 39 ans à plus de 60 ans. « On avait l’impression que les mêmes visiteurs vieillissaient sur place » observe Philippe Bourdeau, chercheur en géographie culturelle qui travaille régulièrement avec le Parc. Ces dernières années, cette moyenne d’âge est redescendue à 39 ans et le profil des visiteurs a donc évolué. Au-delà de l’influence des réseaux, l’origine sociale de ces nouveaux touristes pourrait participer à leur tendance à se regrouper aux mêmes endroits. Pour expliquer les tensions actuelles entre anciens et nouveaux adeptes de la montagne, Philippe Bourdeau évoque deux modèles de tourisme théorisés par l’Anglais John Urry. D’un côté, le tourisme de masse, jusqu’ici associé aux plages et aux classes populaires, où « le fait qu’il y ait beaucoup de gens sur un site fait que les visiteurs pensent qu’ils ne se sont pas trompés, qu’ils sont au bon endroit ». Ça marche aussi pour certaines stations de ski. De l’autre côté du spectre social, il y a le « modèle romantique » du tourisme, « qui est celui des élites, où les gens se vivent comme pionniers : s’il y a trop de monde, ça dévalorise l’expérience ». C’est ce modèle qui prévalait en montagne et ses adeptes à la recherche d’une « solitude symbolique » sont donc particulièrement dérangés par l’arrivée des masses, qui vient perturber leur « expérience privative de l’espace ». Une logique de distinction sociale que le département de Savoie a bien saisi en commercialisant une gamme d’objets affichant le slogan « Près des marmottes, loin des blaireaux ». Ce qui invite à se demander si les discours sur la « surfréquentation » sont uniquement motivés par de nobles idéaux environnementaux, où s’ils n’ont pas un bon vieux fond de classisme. L’un n’empêchant pas l’autre, et vice versa.

Notes

[1] À ce propos, l’office de tourisme intercommunal nous apprend que l’Oisans séduit une clientèle étrangère majoritairement (58%, soit 3,4 millions de visiteurs) et une grande majorité de CSP+ (58,6 % contre 9,9 % pour les catégories populaires).

[2] Voir l’article « Service presse : un levier stratégique pour faire rayonner l’Oisans » sur pro.oisans.com

[3] Oisans tourisme a aussi notamment payé (2 500 euros) un « duo d’influenceuses locales », les Géonautrices, installées dans le petit village d’Ornon. S’inscrivant « dans la volonté de collaborer avec des influenceurs engagés, ancrés localement et soucieux de valoriser le territoire de manière authentique et responsable », cette « collaboration » a débouché sur une vidéo sur Youtube ayant occasionné 3 000 vues et dix commentaires. Pas ouf.