Accueil > Hiver 2025-2026 / N°79

Scandale au cea

Détournement d’argent public en bande organisée

Comme vous l’avez sans doute constaté, on critique beaucoup dans ce canard les nouvelles technologies développées par des entreprises et des labos de la Cuvette et contribuant au « refroidissement technologique » général. Le moteur de ce dynamisme local, c’est le CEA Grenoble (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives) qui emploie 4 000 personnes et s’apprête à fêter ses 70 ans l’année prochaine. Si certaines grandes entreprises (comme Soitec et STMicro) sont issues du CEA, si des technologies orwelliennes y sont effectivement développées, il y a néanmoins un écueil dans lequel nous tombons souvent : on a cette fichue tendance à gober bêtement la com’ relayée par Le Daubé et la presse économique. Et donc à croire naïvement qu’il enchaîne les succès industriels, que les startups biberonnées au CEA vont vraiment finir par produire des choses.
Alors que la plupart du temps : pas du tout. Des dizaines de sociétés ont été créées par des chercheurs du CEA, ont pompé pendant des années des dizaines de millions d’euros d’argent public, avant de discrètement déposer le bilan. Si ces échecs ne sont jamais ni publicisés, ni questionnés, c’est que pour beaucoup ils semblent bien plus relever de l’escroquerie délibérée que de la tentative ratée.

L’année dernière (Le Postillon n° 74), on avait publié un long article sur l’histoire d’Isorg, startup issue du CEA Grenoble, promise à devenir une « pépite  » dans le secteur de « l’électronique organique imprimée » avec une « ambition industrielle mondiale ». Créée en 2010, cette société a levé près de 50 millions d’euros d’argent public et privé, touché des dizaines de millions d’euros de subventions, et construit une usine toute neuve dans le Limousin. Placée en liquidation judiciaire l’année dernière, elle n’aura finalement jamais rien fabriqué ni vendu en quatorze années d’existence.

Ce qui nous avait frappés l’année dernière, c’est que sa disparition n’avait même pas été annoncée par Le Daubé et la presse économique, médias qui avaient pourtant publié des dizaines d’articles élogieux sur cette « startup pionnière » développant « une technologie majeure, une technologie de rupture impressionnante ». On écrivait l’année dernière : « Le récit médiatique, en plus de ne jamais interroger le sens des technologies développées, ne parle que de success story et passe sous silence les échecs. Les acteurs principaux du modèle grenoblois ne sont redevables de rien, ne doivent jamais rembourser les millions d’euros touchés, quittent le navire quand il n’y a plus rien à gagner pour souvent tenter de continuer à toucher des salaires à plus de 10 000 euros mensuels ailleurs. Malgré leurs loupés, ils continueront à obtenir des millions d’euros de subvention en “pitchant” des “business plans” bancals. »

Mais à l’époque, on pensait que, s’il était gratiné, le cas d’Isorg était plutôt isolé. Encore une fois, on péchait par naïveté. Et ceux qui nous ont permis d’ouvrir un peu plus les yeux sont… deux anciens "lanceurs d’alerte" du CEA de Grenoble, venus toquer à la porte du Postillon pour dénoncer un « hold-up en bande organisée  ». Appelons-les Jean et Bruno. Eux sont de la vieille école, quand le CEA de Grenoble était centré sur le nucléaire et «  dirigé par des gens compétents ». Ce qu’ils constatent depuis deux ou trois décennies, c’est le « fiasco complet  » de nombre de projets autour du CEA, qui « pourrait bien mieux faire. Cela ne coûterait pas cher et pourrait rapporter gros !  »

C’est un point de vue plutôt original. Parce que si on en croit la presse sérieuse, le CEA de Grenoble est un formidable « accélérateur d’innovations au service de l’industrie ». Pour preuve de son dynamisme, on évoque souvent le grand nombre de brevets déposés par le centre de recherche. Le 2 octobre dernier, Ici Isère se réjouissait : « Dans le classement régional général des déposants de brevets le CEA de Grenoble sort en tête avec 421 brevets déposés en 2024, contre 172 pour le second du palmarès, l’auvergnat Michelin. » Un chiffre qui permet selon la radio locale de «  traduire en données tangibles et chiffrées  » la fierté de voir «  l’Isère comme une terre de recherche et d’innovations ».

Ce n’est pas l’analyse de Jean et Bruno. Eux ont vu leur centre être gagné par la frénésie de dépose de brevets, mais ne le voient pas comme un signal positif. « Le but est juste de déposer des brevets, même s’ils sont parfaitement inutiles et coûteux à maintenir et étendre à l’étranger. C’est de la poudre aux yeux vendue aux politiques parce que pour beaucoup si on dépose un brevet, c’est forcément qu’on est innovant. » Jean et Bruno évoquent une grosse pression mise sur les équipes – compensée par de grosses primes – pour les dépôts des brevets, avec un nombre minimum à atteindre par année (voir encart). « Mais pour beaucoup, il s’agit de brevets “en pelures d’oignon”. Pour caricaturer, une poignée sur une valise, ça fait un brevet. Si la poignée est en bois, ça en fait un autre. Si elle est en plastique, un de plus, etc. »

En gros, il s’agit plus de communication que de sérieux scientifique. Ou, comme s’attristent Jean et Bruno, de « Rana » pour «  recherche appliquée non applicable », une notion qui «  qualifie des recherches où les applications sont un prétexte ou une légitimation plutôt qu’un véritable objectif ».

Mais alors quel serait le véritable objectif ? Déposer des brevets, monter des sociétés, faire de jolis communiqués de presse, le tout avec l’aura du CEA, permet de toucher beaucoup d’argent public. Et peu importe si toutes ces manigances n’aboutissent à rien de tangible, ni application véritablement utile, ni « réindustrialisation » de la France. Pendant des années, les millions d’euros d’argent français et européen auront quand même permis de toucher de juteux salaires.

« La forêt des résultats scientifiques du CEA de Grenoble ne doit pas cacher le nombre élevé d’escroqueries » soulignent les deux compères, pointant particulièrement les activités développées par le Liten (Laboratoire d’innovation pour les technologies des énergies nouvelles et les nanomatériaux), un institut de recherche du CEA de Grenoble, employant environ un millier de personnes.

« Jean Therme [l’ancien directeur du CEA de Grenoble] a senti la manne des énergies renouvelables au début des années 2000 et a beaucoup positionné le centre sur ce secteur ». Ceci entraînant en 2004 la création du Liten, puis en 2006 d’INES (Institut national de l’énergie solaire) au Bourget‑du-Lac, et même un rallongement du nom du CEA, officiellement dénommé après 2010 « Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives  ». Mais vingt ans plus tard, le Liten, un des «  plus grands centres de recherche européens dédiés à la transition énergétique  » accumule les échecs industriels.

«  Il y a eu beaucoup de montage de startups “effet d’aubaines” » analysent Jean et Bruno. En gros, un pitch efficace, des beaux slides avec des grandes prétentions, les grands mots attendus «  transition  », « innovation », «  technologies de rupture  » sur les secteurs à la mode «  solaire  », « hydrogène », « nanomatériaux », «  batteries » etc. et hop ! Les millions d’euros pleuvent, même si le projet a très peu de chances d’aboutir sur un succès industriel. «  Il n’y a quasiment pas d’évaluation de la fiabilité des projets. Il faudrait de vrais experts compétents pour juger régulièrement de l’avancée des recherches et de la pertinence – ou non – de continuer à mettre de l’argent public dedans. » Ce n’est souvent pas le cas : « Des responsables du CEA peuvent à la fois monter des projets, demander des millions d’euros de subvention, puis être dans les jurys nationaux pour valider ces subventions… C’est pareil pour la Région : y aller avec trois pauvres slides peut suffire pour toucher des millions d’euros de subvention.  »

Outre Isorg, qui a été une des premières startups issues du Liten, le CEA de Grenoble a impulsé ou accompagné de nombreux autres ratés. Le plus récent et un des plus symptomatiques est celui de Symbio qui prétend «  construire un futur positif  » grâce à l’hydrogène. Créée en 2010 au Bourget-du-Lac, puis transférée à Fontaine, cette société a développé de nombreux partenariats avec le CEA-Liten : en 2013, les deux partenaires annonçaient « développer une nouvelle génération de piles à combustible à hydrogène destinées aux applications de la mobilité et des transports ». En 2020, ils signaient un « accord cadre » pour « perfectionner l’industrialisation de ses produits, et se préparer à l’essor du marché de l’hydrogène  ». Gros succès, au moins pour convaincre les décideurs de faire pleuvoir les subventions. En 2023, la première « gigafactory » « plus grande usine de piles à combustible d’Europe » est inaugurée dans la banlieue lyonnaise sous les vivats des médias et du gratin patronal et politique (deux ministres présents). Faut dire que 600 millions d’euros avaient été débloqués par l’État, la région et l’Union européenne. « Un pas supplémentaire vers la réindustrialisation du pays » s’exclamait Bref éco (14/12/2023). Moins de deux ans plus tard, c’est plutôt un pas en avant, deux pas en arrière… Stellantis se retire du projet alors que le groupe automobile représentait 80 % du chiffre d’affaires prévisionnel. Les 530 employés, à peine embauchés, dénoncent déjà la « lente agonie » de leur entreprise «  aujourd’hui plus que jamais menacée  ».

« Il y a un énorme raté industriel français sur l’hydrogène, le photovoltaïque ou les batteries » s’indignent Jean et Bruno. «  Aujourd’hui tout ce qu’on achète est chinois… alors que contrairement à la légende, la Chine a commencé bien après nous à travailler sur ces technologies. Dans les années 1990, le CEA avait déjà des laboratoires sur les batteries lithium, les piles à combustible et le solaire... »

S’intéresser au bilan de quelques startups emblématiques créées par le CEA dans ces secteurs est assez cruel.
Il y a tout d’abord « l’échec solaire », symbolisé par la fermeture début 2025 de l’entreprise Photowatt, société pionnière pour la fabrication de panneaux solaires, accompagnée pendant des années par le CEA-Liten. Et pourtant, il y a une dizaine d’années, alors que l’entreprise était encore en activité, le CEA de Grenoble avait préféré acheter des panneaux taïwanais plutôt que ceux de Photowatt pour équiper les toitures d’un immense parking… Tout ne serait néanmoins pas perdu pour la concurrence, Le Daubé (26/11/2025) assurant qu’un «  géant chinois du photovoltaïque » va racheter le site et les actifs de Photowatt. Côté startup, le Liten a pondu Steadysun, qui voulait « développer et commercialiser des services de prévision de la production d’énergie d’origine solaire  ». Créée en 2013, elle a disparu en 2023 dans le plus grand des silences, après des années de résultats nets négatifs de plusieurs centaines de milliers d’euros.

Du côté des batteries, le bilan n’est pas plus glorieux. L’accord entre CEA et Renault de 2012 aurait dû aboutir à la création d’une usine de batteries sur le site historique de Flins, mais s’est soldé par un coûteux échec à plusieurs centaines de millions d’euros. La société issue du Liten Power Up annonçait, elle, «  développer une solution qui prolonge de manière considérable la durée de vie des batteries lithium  ». Après avoir levé des millions d’euros, elle a été liquidée en 2024 au bout de sept ans d’existence.
Dès 2009, Prollion entendait produire des batteries électriques grâce à la plateforme Steeve (Stockage d’énergie électrochimique pour véhicules électriques) du CEA. Placée en redressement judiciaire en 2016, elle a été radiée en 2022.
Quant à WattAlps, elle ambitionne de « développer des batteries hautes performances et sûres pour électrifier les engins industriels » depuis 2018. Mais six ans plus tard, malgré les dizaines de millions d’euros de fonds levés, elle affiche toujours des résultats nets négatifs de plus d’un million d’euros… Quant à Verkor, elle n’a toujours rien produit malgré les milliards touchés (voir page suivante).

En ce qui concerne l’hydrogène, en dehors de Symbio, on peut aussi noter la remarquable performance de Sylfen «  la startup hydrogène vedette du CEA  » (L’Usine Nouvelle, 27/11/2020). Dix millions levés de la part de BPI France en 2022, plusieurs autres en 2024, puis… patatras ! Liquidation judiciaire dans la foulée, sans avoir, là non plus, jamais rien vendu.

Etc, etc. On détaille d’autres exemples de sociétés « à succès » risquant de ne jamais rien produire dans les pages suivantes.

En plus des centaines de millions d’euros levés (de la part d’acteurs publics et privés) et des centaines de millions d’euros de subvention directe, toutes ces sociétés ont aussi pu compter sur le très généreux crédit d’impôt recherche (CIR), leur permettant d’avoir 30 % des salaires pris en charge par l’État. Si depuis quelque temps, le détournement de ce dispositif (coûtant 7,6 milliards d’euros en 2024) par de grandes multinationales est un peu dénoncé, les instituts de recherche publics et les petites startups bénéficient aussi de ce soutien peu regardant de l’État.

Ce dernier fait preuve ici de beaucoup moins de vigilance sur l’utilisation des deniers publics qu’en ce qui concerne les minimas sociaux ou les subventions à des projets sociaux. Le budget du secteur civil du CEA est, lui, en hausse perpétuelle. En 2024 il bondissait de 9 % à 3,2 milliards d’argent public, dont notamment 60 millions de la Région Auvergne Rhône-Alpes ou 20 millions d’euros de la Métropole.

Les pouvoirs publics ont une confiance aveugle dans le CEA-Grenoble pour créer le « champion de demain » et préfèrent dilapider de l’argent public plutôt que de prendre le risque de manquer la possibilité de faire émerger une startup «  licorne  ». Que l’énorme majorité de startups ne produisent jamais rien paraît complètement normal tant qu’il y en a une de temps en temps qui parvient à quelque chose. Car dans leur idéologie, la solution à tous nos problèmes ne peut être que technologique. Mais d’un strict point de vue industriel, tous ces investissements ressemblent à des échecs, économiquement parlant.

Car parler d’« échecs » laisserait penser qu’il s’agit surtout de tentatives ratées quand, en réalité, ce n’est jamais un échec pour ceux qui lancent ces startups, qui se payent grassement tant que ça dure en sachant pertinemment que personne ne viendra jamais leur réclamer quoi que ce soit. Cela ressemble bien plus à de l’escroquerie délibérée, avec un système bien rodé pour cumuler et détourner des fonds. En bande organisée.

La prolifération des brevets et la production du vide

Pourquoi cette volonté de multiplier les brevets inutiles, comme raconté dans le texte ? Alors que ces brevets coûtent un bras à déposer et maintenir ? Un ancien chercheur de ST-Ericsson nous explique les magouilles sous-tendant cette course à la privatisation de la connaissance : « Ce qu’on nous a clairement expliqué dans ma boîte, c’est qu’il existe tellement de brevets que tu es sûr que tes concurrents vont faire un truc qui tombe sous un de tes brevets et ça peut faire des procès très chers, voire des retraits de produits du marché. Personne ne peut vérifier ça (le fait d’utiliser un brevet sans le savoir) du côté du concurrent (en réalité même de ton côté... c’est totalement un jeu de dupes), et donc l’arrangement est le suivant : comme c’est inévitable, moi qui ai un plus gros portefeuille de brevets que toi, je fais un deal avec toi, petit troufion, tu m’achètes mon portefeuille de brevets, moi le tien, et en échange on s’emmerde pas. Je sais pas à quel point cet accord est légal, mais c’est ce qui se fait. Du coup à mon époque y avait Qualcomm, boîte de telecom la plus riche mais qui ne produisait absolument rien (ni design, ni puce, ni téléphone, nada), juste des brevets. Qualcomm pondait deux fois le nombre de brevets qu’ST-Ericsson, et on nous montrait ces beaux graphiques chaque semestre : il nous fallait remonter la pente ! Alors des brevets, on en chiait à tour de bras et c’était de la pure merde ; un gars passait toutes les fins de mois dans notre équipe pour savoir combien on en avait pour lui... le dealer de brevets quoi. S’il avait besoin de cinq, fallait le jour-même qu’on lui en trouve cinq. Et t’inquiète pas on trouvait, on allait les présenter la mort dans l’âme face à un comité “d’experts” qui validaient en effet le fait que c’était de la merde. À chaque fois le juriste brevet, qui ne comprenait rien à rien évidemment à toute cette technicité, répondait “oui mais qui dit que dans 15 ans ce ne sera pas utile ? ” (un brevet ça tient 20 ans, donc ça peut t’arroser 5 ans de royalties, c’est ça le sous-entendu). Même en sachant que c’est de la merde, tu ne peux évidemment pas dire que ça servira pas... Et hop, ça passait. Personne ne s’en plaignait vu que moi ça m’apportait de souvenir 1 500 balles par brevet accepté (oui oui !), que j’avais même pas à faire la recherche d’antériorité (on nous le déconseillait d’ailleurs au cas où on se fasse attaquer et qu’on puisse pas plaider la bonne foi : si on savait qu’on avait breveté un truc déjà existant, on pouvait se prendre un procès, alors le mieux était de pas savoir ; c’est ainsi que des milliers de brevets assurément sont des duplicatas d’autres), et ça arrangeait tout le monde. De la pure production de vide pour faire de la thune à partir de rien (ou éviter d’avoir à en payer trop à celui qui produit plus de vide que toi). »