Accueil > Hiver 2025-2026 / N°79

Des morceaux de cervelle dans les cacahuètes

et des morceaux de cacahuètes dans les cervelles des chaînes d’info

Pour le repris de justice Alain Carignon, le maire de Grenoble porte une « responsabilité écrasante » dans tous les faits divers grenoblois. Ses douze années de mandats (entre 1983 à 1995) ont pourtant été émaillées de pas mal d’actes « barbares », entre assassinats dans des bars et attaque à la voiture piégée. Mais à l’époque, on l’entendait beaucoup moins commenter la guerre des gangs… Un voyage aux archives qui permet aussi de voir à quel point notre époque ultra-connectée est beaucoup plus anxiogène qu’il y a trente ans.

12 février dernier. Un homme entre dans un bar associatif du Village olympique armé d’un fusil à pompe. La grenade qu’il fait exploser blesse quinze personnes, dont six gravement. Le pedigree du gérant du bar et de son fils laisse à penser que les enjeux de pouvoir sur le commerce illégal de cigarettes sont la cause de cet «  acte de guerre  ». Quelques jours plus tard, un garçon de 17 ans est interpellé, après avoir lui-même appelé les gendarmes en racontant avoir subi une «  tentative de meurtre ». Dans la confusion, il s’accuse de l’attaque à la grenade, puis se rétracte, alors que les policiers assurent avoir des preuves de son implication.

Entre-temps un tourbillon médiatique s’était déchaîné. Les chaînes d’info nationales, dont la production journalistique est constituée à 90 % de ce genre de faits divers, tournent en boucle dessus, la quasi-totalité des médias nationaux mentionnent l’évènement, Le Daubé l’évoque dans 26 articles en neuf jours, et quantité de politiciens locaux et nationaux estiment que leur avis éclairé (ou pas) là-dessus est intéressant au point d’être largement médiatisé.

Parmi eux : Alain Carignon. Comme après chaque fait divers, l’ancien maire, éternel candidat à la mairie en profite pour charger le maire actuel, notamment sur BFMTV le 13 février : « Éric Piolle a une responsabilité écrasante. […] Il n’y a aucune raison qui légitime que Grenoble soit dans cette situation. La ville devrait avoir sa part de délinquance malheureusement comme les autres, mais à ce niveau-là c’est une des conséquences de la politique municipale.  »

La guerre des gangs au beau milieu d’un bar ? Ce n’est pas la première fois que ça arrive à Grenoble. Il y a 37 ans, un petit bar de la rue du Drac, dans le quartier Saint-Bruno, avait subi une attaque. Le 16 janvier 1988, deux personnes avaient surgi d’une Golf GTI pour arroser l’intérieur du Marly au fusil à pompe. Le bilan, de deux morts et trois blessés, aurait pu être «  bien plus lourd », plusieurs personnes – dont celle qui était visée – ayant réussi à s’enfuir. Ce tragique fait divers n’entraîne que trois petits articles dans Le Daubé, plus deux autres dix jours plus tard, quand Eddy Mistral, le principal suspect, est arrêté avec sept autres personnes. De multiples armes sont saisies, dont une grenade « prête à tuer », car remplie de clous et de chevrotines… Du côté des politiques, aucune réaction. Alain Carignon, qui cumule alors les postes de maire de Grenoble, de président du Conseil général de l’Isère et de ministre de l’Environnement, reste muet.

Quatre ans plus tard, rebelote. Le 24 octobre 1992, toujours dans le quartier Saint-Bruno, deux hommes font irruption au Chiquito, rue Diderot, à 17h45. Leurs fusils à pompe tuent trois personnes (dont Serge Revil qui avait échappé à la fusillade du Marly) et en blessent deux autres. Une personne morte et une blessée sont des victimes collatérales, elles n’étaient pas visées. Un flic commente auprès du Daubé : «  C’était un vrai carnage. On a même retrouvé des morceaux de cervelle dans les bols de cacahuètes. » Ici aussi, dans les dix jours suivants on compte seulement quatre petits articles dans Le Daubé et aucune réaction du maire Carignon ni d’aucun autre politicien. Si le même fait divers était arrivé trente ans plus tard, on imagine sans peine les bandeaux défilant en boucle sur Cnews et BFM : « Grenoble : des morceaux de cervelle dans les cacahuètes  » ou « Trois morts dans un bar : mais où s’arrêtera l’escalade de la violence à Chicago-sur-Isère ? »

Il y a trente ans, les comptes pouvaient aussi se régler par explosions. Le Daubé du 24 décembre 1994 raconte : «  Dans la capitale des Alpes, on connaît bien le 357 Magnum, le 9 mm parabellum, le fusil à pompe et la mitraillette. Depuis hier matin, les policiers de l’antenne grenobloise du SRPJ de Lyon sont confrontés à une nouvelle arme : l’explosif.  » Cette fois, un homme subit l’explosion de sa voiture au moment où il en descend, à 11h06, au croisement de l’avenue Jean Perrot et de la rue Jules Ferry. « François Catinella est projeté sur le trottoir tandis que la Citroën s’embrase, communiquant le feu à une 205 Peugeot garée à proximité. La charge explosive, vraisemblablement placée sous le siège du conducteur, a pulvérisé la plupart des vitres des immeubles placés de part et d’autre de la rue Jules Ferry jusqu’au 5ème étage. […] Le hasard a épargné beaucoup de vies : hier à cette heure-là, il y avait une bande d’enfants qui jouaient à côté, raconte un voisin, perplexe devant les restes fumant de la Citroën. » Là aussi, l’évènement est couvert par seulement quatre articles les six jours suivants. Pas de réaction d’opposants politiques ni du maire Alain Carignon. Cette fois, il dispose néanmoins d’une bonne « excuse  » pour ne pas commenter cet «  acte de guerre » : depuis deux mois, le politicien accusé de corruption est en prison. Il ne peut donc pas dire si ce fait divers symptomatique de « l’escalade de la violence à Grenoble » avec « toutes les vitres soufflées jusqu’au cinquième étage » est une « des conséquences de la politique municipale » alors qu’il dispose des pleins pouvoirs municipaux depuis onze ans.

En cherchant un peu, on a bien trouvé une réaction de Carignon à des faits divers locaux survenus pendant son mandat. En 1991, les agressions se multiplient dans les tramways, ce qui pousse les conducteurs à faire grève pendant une journée. Le président du SMTC (Syndicat mixte des transports en commun) s’indigne le 27 novembre de « pas moins de trois accidents graves le week-end dernier sur le réseau » : une jeune fille battue dans un autobus, une dizaine de chariots jetés sur un tramway par une « quinzaine de vandales  » depuis la passerelle de Grand’Place et un « déluge de projectiles » ayant brisé des vitres d’un tramway de la ligne B. Pour pallier ces agressions, le responsable évoque «  une réduction du service et la suppression des transports en commun après 21 heures ». Imaginez la même éventualité à notre époque et les commentaires déchaînés sur les réseaux sociaux… Donc à cette occasion, Alain Carignon réagit, non pas pour discuter de sa « responsabilité écrasante  » dans la dégradation de la sécurité dans la ville qu’il dirige depuis huit ans, mais pour rappeler que c’est « de la responsabilité de l’État de veiller au respect de la sécurité publique. J’appelle à un renforcement des effectifs de police nationale afin qu’il soit mis un terme à cette situation d’insécurité. » Soit – à peu près – les mêmes mots que ceux d’Éric Piolle après chaque fait divers, Carignon lui reprochant toujours de «  se défausser de ses responsabilités  »…

Alors ce petit voyage aux archives nous permet de confirmer – outre le fait que les règlements de comptes sanglants dans l’agglomération ne datent pas d’Éric Piolle ni de Michel Destot – une règle de base de la politique : à savoir qu’un politicien dans l’opposition peut dénoncer avec véhémence ce qu’il faisait quand il était au pouvoir (et vice-versa).

Mais surtout, ce retour sur l’histoire montre à quel point nous avons changé d’époque, et que le côté anxiogène (sécuritairement parlant) de la nôtre n’est pas tant dû aux faits qu’à leur médiatisation. En parcourant les Daubé des années 1980 et 1990, il est frappant de voir à quel point des évènements qui seraient jugés aujourd’hui « barbares » et feraient le tour des réseaux et des chaînes d’infos sont traités avec un petit articulet de quelques lignes, comme le sont aujourd’hui les nombreux accidents mortels au travail, pourtant en hausse continue depuis dix ans (764 décès suite à un accident de travail en 2024). Dans les quatre mois de presse quotidienne que nous avons consultés (janvier 1988, octobre 1992, novembre 1991 et décembre 1992), il y eut, outre les faits mentionnés, de multiples faits graves (liste non exhaustive) : «  une voiture fonce sur des policiers, le conducteur tué par un tir  » (25/01/1988), «  suite à une dispute avec la patronne, deux clients ivres tirent dans un bar de la rue des Arts : deux clients sont blessés » (29/01/1988), « plusieurs incendies au Village olympique : la MJC Prémol, le collège, la garderie, plusieurs voitures par une personne souffrant de “troubles psychiques”. Plusieurs millions de francs de dégâts  » (octobre 1992), « des convoyeurs de fonds attaqués au bazooka à Grenoble et à Moirans  » (9/11/1991), « coups de feu à la sortie d’une discothèque » (12/11/1991), etc., etc.

Aujourd’hui, du fait du règne de l’info en continu et du sensationnalisme des réseaux sociaux, l’écho médiatique de ces faits serait d’une toute autre ampleur : de trois-quatre lignes dans Le Daubé, on passerait certainement à un « direct » sur le site du quotidien, des dizaines d’heures de direct en plateau sur les chaînes télé et des millions de commentaires sur les réseaux. Une surproduction de vide qui n’aboutit qu’à une surenchère sécuritaire occultant les causes sociales de la situation, la montée des toxicomanies, les déliquescences des structures sociales, les faiblesses des populations de plus en plus exploitables par les réseaux mafieux…

Bien entendu, il ne s’agit pas de banaliser ou minimiser la gravité de ces faits, aussi choquants dans les années 1980 que dans les années 2020. Ni de croire que les solutions simplistes des uns ou des autres (vidéosurveillance partout ou légalisation du cannabis) pourraient véritablement agir sur les racines sociales complexes de ce vaste problème. Mais juste de constater une fois de plus à quel point l’emballement médiatique et politicien ne sert à rien – si ce n’est à alimenter une psychose colportant la fable du «  Grenoble ça craint à tous les coins de rue  » jusqu’à l’autre bout de la France. Le flux médiatique permanent des faits divers empêche toute distance critique avec l’actualité et ôte toute capacité à penser les changements de l’époque. Alors vive la désertion des réseaux sociaux et le journalisme lent !

Un concours d’idées débiles contre le deal

L’été dernier, une « étude de sûreté  » a été réalisée par la Police nationale «  dans le cadre d’un projet de mise en place d’un dispositif de lutte contre la délinquance, et plus particulièrement le trafic de stupéfiants, frappant le secteur de la place Saint-Bruno ». Censée être «  confidentielle  », elle a quand même largement circulé, notamment chez le soutiens de Carignon, qui l’ont très vite repris à leur compte pour s’indigner du fait que la majorité municipale ne suive pas les « préconisations » de la police. Parmi elles, il y a l’éternelle « extension de la vidéoprotection » avec l’installation de «  7 nouvelles caméras » et d’autres mesures plus originales. Notamment la « mise en place d’une clôture d’1,6 mètre minimum » pour fermer le square de la Dragonne «  entre 20 heures et 7 heures » et ainsi «  éviter la fixation d’individus » ou celui de « prendre un arrêté municipal interdisant la circulation des trottinettes électriques pour les rues Edgar Quinet, de la Nursery et place Saint-Bruno.  » Malgré le côté absurde de ces préconisations (les «  individus » dealers ne se fixant pas trop dans le square – qui serait grandement enlaidi par cette clôture – et l’interdiction de circuler en trottinette éléctrique étant à peu près impossible à faire respecter), le site de Carignon Grenoble le changement s’est empressé de les revendiquer en s’indignant le 9 octobre que «  la majorité municipale n’en a retenu aucune ». Par contre, ils ont soigneusement omis une des préconisations de la police nationale : la « fermeture du marché Saint-Bruno  » qui crée «  un contexte favorable pour l’activité des trafiquants, du fait notamment de la difficulté pour les forces de l’ordre de contrôler la zone  ». Comme Carignon adore aller distribuer des tracts et faire des selfies au marché Saint-Bruno, il aurait un peu de mal à assumer la fermeture de ce haut lieu de brassage. Comme quoi, toutes les idées de la police – pour qui ce serait beaucoup plus simple si tout était fermé, clôturé, sans vie – ne semblent finalement pas être bonnes à prendre pour Carignon, en tout cas en période électorale.

Surexposé à la pub
aux actes violents, petit frère

Si la violence intrinsèque des règlements de comptes à Grenoble n’a en fait pas significativement augmenté en quarante ans, les trafics et la délinquance ont par contre beaucoup évolué. Comme le reste de la société, les trafics se sont ubérisés : les petites mains sont de plus en plus jeunes, de plus en plus anonymes, de plus en plus des pions interchangeables, de plus en plus prêtes à tout pour de l’argent. L’économie illégale évolue de manière aussi immorale que celle développée légalement par les requins du capitalisme. L’invasion des écrans renforce la puissance des têtes de réseau, pouvant même diriger des assassinats depuis leur cellule de prison, comme le raconte le bouquin Tueurs à gages, enquête sur le nouveau phénomène des shooters (Flammarion, 2024). Mais les multiples polémiques médiatiques suivant les faits divers ne mettent jamais en avant comme cause les bouleversements anthropologiques dus à l’invasion des écrans… Sur les chaînes d’info, on ne voit pas trop de bandeaux style : « Des shooters de plus en plus jeunes et anonymes : faut-il arrêter la numérisation générale ?  » Déjà avant les réseaux sociaux, la télévision et ses fameux JT avaient leur part de responsabilité dans la violence grandissante des jeunes, comme le chantait IAM dans la chanson Petit frère, sortie en 1997 :
« Les journalistes font des modes,
/la violence à l’école existait déjà
De mon temps, les rackets, les bastons, les dégâts
Les coups de batte dans les pare-brise
/des tires des instituteurs
Embrouilles à coups de cutter
Mais en parler au journal tous les soirs ça devient banal
Ça s’imprime dans la rétine comme situation normale
Et si petit frère veut faire parler de lui
Il réitère ce qu’il a vu avant huit heures et demie
Merde, en ’80 c’était des états de faits
Mais là ces journalistes ont faits des états
Et je ne crois pas que petit frère soit pire qu’avant
Juste surexposé à la pub, aux actes violents
Pour les grands, le gosse est le meilleur citron
La cible numéro 1, le terrain des produits de consommation 
 »

Depuis des causes encore plus invasives (la surexposition à la pub, aux actes violents) ont des conséquences encore plus dramatiques.