Le bâtiment grenoblois qui fait le plus jaser en ce moment, c’est celui des Galeries Lafayette. Enfin, il s’agit de son ancien nom, l’historique enseigne ayant même été démontée au début du mois de novembre. En cause : la prochaine installation au troisième étage du bâtiment du groupe Shein, l’ogre chinois de la mode ultra-éphémère. Le groupe des Galeries Lafayette n’étant pas d’accord avec la décision des propriétaires du bâtiment, la Société des grands magasins, d’accueillir le géant chinois, il a décidé de mettre fin à son « contrat d’affiliation » et donc à sa présence dans le bâtiment, qui pourrait prochainement s’appeler BHV.
Cette brûlante actualité locale et nationale (la même embrouille s’étant déroulée dans d’autres villes) a relégué au second plan l’arrivée d’une autre enseigne dans le grand bâtiment : la librairie Decitre. À la différence de Shein, celle-ci était déjà présente à Grenoble, sur la Grand’ Rue, et son déménagement en juillet s’est fait contre l’avis des salariés et des clients habituels. En février dernier, certains parlaient même de la « chronique d’une mort annoncée » (Ici Isère, 17/02/2025).
Le début des chamboulements à Decitre remonte à 2019, quand le petit groupe possédant une dizaine de librairies (surtout en Rhône-Alpes) a été racheté par Furet du Nord, chaîne de librairies présente plutôt dans le Nord de la France. L’union, qui prend ensuite le nom de Nosoli (NOus SOmmes LIbraires), semblait assez pertinente sur le papier : les deux chaînes de librairies à peu près centenaires (datant de 1907 pour Decitre et 1936 pour Furet du Nord) ayant eu pendant longtemps une gestion plutôt « familiale » et couvrant des territoires complémentaires. Si Decitre a multiplié les ouvertures de magasins depuis les années 1980, le groupe était toujours dirigé en 2019 par Guillaume Decitre, arrière-petit-fils du créateur. Quant à la chaîne Furet du Nord, elle avait pris une autre voie depuis un moment : en 1999 elle avait été rachetée par Extrapole, chaîne de magasins culturels appartenant au groupe Lagardère. Ils passeront ensuite entre les mains de deux autres financiers, d’abord le fonds d’investissement Burtler Capitals Partners, puis deux sociétés de gestion filiales de la caisse régionale du Crédit agricole Nord de France, Vauban Partenaires (Paris) et Participex Gestion (Lille).
Les propriétaires actuels sont ces deux sociétés, ce qui s’est tout de suite bien senti pour les salariés de Decitre, comme le raconte Marion, ancienne cadre : « Très vite tout à commencé à tourner exclusivement autour du chiffre, celui du magasin et ceux des vendeurs, avec des injonctions très lourdes. Decitre a toujours été une structure pyramidale, mais la vraie différence après le rachat c’est que les gens en haut de la pyramide ne savaient pas de quoi il parlaient. Par exemple ils nous reprochaient de ne pas faire le chiffre dans tel domaine alors que c’était raccord avec la tendance du marché. Ils ne s’y connaissaient pas assez pour que leurs arguments soient solides ni pour entendre les nôtres. »
Pour Loïc [1], ancien salarié : « On a tout de suite eu une logique de grande distribution, purement financière. Et le management qui va avec. » Qui dit grande distribution, dit uniformisation… impliquant que la trentaine de magasins du groupe travaillent de la même manière et vendent la même chose : « Mais la clientèle n’était pas du tout la même que celle du Nord. Si tel livre se vendait bien chez eux, ils ne comprenaient pas pourquoi il ne se vendait pas chez nous. Ils en concluaient donc qu’on faisait mal notre travail. »
Dans le viseur des anciens salariés interrogés, il y a Christophe Desbonnet, le PDG du groupe : « Avec lui c’est marche ou crève ou pas loin. On ne peut pas être en désaccord avec lui, c’est impossible et il ne reconnaît jamais ses erreurs » raconte Philippe [2], un directeur de magasin qui a travaillé dans les Alpes. « Et en plus il n’avait aucune empathie. J’avais l’impression de vivre chez les Rougon-Macquart, fin XIXème avec un patron tout-puissant. J’ai travaillé dans plein de boîtes et je n’ai jamais connu ça. »
En plus de l’arrogance, il y a eu quantité d’erreurs stratégiques, notamment en ce qui concerne l’uniformisation des systèmes informatiques des deux entités. Decitre avait développé son propre logiciel propriétaire tandis que Furet du Nord travaillait avec le logiciel le plus courant chez les libraires. De l’avis de l’audit externe missionné, c’est le logiciel de Decitre qui aurait dû être adopté par tout le groupe mais la décision inverse a été prise, entraînant pour Decitre la perte d’un de ses meilleurs avantages concurrentiels, selon Philippe : « Notre site était dans le top 5 de la vente de livres, juste derrière Amazon et la Fnac. On avait su être réactifs et s’adapter à la concurrence d’Amazon avec des mises à disposition des commandes dans des délais très courts. Avec le nouveau site, les délais de livraison se sont allongés à une semaine ou voire dix jours. Sur le dernier trimestre de l’année du changement, ça a fait perdre aux quatre magasins Decitre des Alpes 500 000 euros de chiffre d’affaires »…
Autre mauvais choix : dans l’espoir d’augmenter les marges, la direction a ordonné de se concentrer davantage sur les ventes de best-sellers, comme se souvient Marion. « Ils nous faisaient commander beaucoup dans chaque magasin pour avoir potentiellement plus de marge. Mais quelques temps plus tard ils pouvaient nous demander de faire plein de retours pour récupérer de la trésorerie. Sauf que faire du retour ça a un coût humain, logistique et économique parce que les frais de port sont à la charge du libraire. » Et puis, peu après la prise de contrôle de Furet du Nord, les premiers licenciements sont tombés, notamment dans les services administratifs, centralisés à Lyon. Ce qui a entraîné une grande perte de compétences de ce qui était un gros point fort de Decitre, le service aux collectivités (bibliothèques et universités). Faute de personnel, Decitre a par exemple été incapable de candidater à l’appel d’offres pour les bibliothèques de Grenoble. Autre échec : l’achat du site de vente en ligne Chapitre.com en 2022, un des plus utilisés en France, qui, sous la propriété de Nosoli, ne survivra pas trois ans et fermera le 15 décembre 2024.
Alors forcément les mauvais résultats se sont enchaînés : en 2024, le groupe Decitre affichait un chiffre d’affaires de 56,3 millions d’euros, avec une perte de 1,48 million d’euros. Des fermetures de magasins sont envisagées, notamment à Grenoble… Mais finalement, si la librairie d’Annemasse met la clef sous la porte, la direction décide de maintenir la grenobloise, en imposant par contre le déménagement aux ex-Galeries Lafayette (pour des raisons affichées de loyer trop cher Grand’ Rue) et le licenciement de quatre employés sur onze.
Face au mécontentement des salariés et des usagers, la directrice générale adjointe assure : « Nous avons déjà installé une librairie dans les Galeries Lafayette de Reims, et cela marche bien ! » (Ici Isère 17/02/25). Sauf que pour les personnes rencontrées, les situations ne sont pas comparables, selon Loïc : « À Reims il s’agit d’une librairie nouvellement créée, pas un déménagement, et en plus ils sont au premier étage. C’est juste plaquer un modèle A sur un modèle B, comme toujours depuis l’arrivé de Nosoli avec la certitude que si la chose ne fonctionne pas ça sera forcement la faute aux salariés. Il n’y a jamais aucune remise en question... Il n’y a aucune analyse de la sociologie d’une ville. Reims n’a rien a voir avec Grenoble en terme de public ni de nombre de librairies. »
Grenoble est en effet une des grandes villes avec le plus de librairies par habitant, le ratio étant le deuxième meilleur de France après Paris en ce qui concerne les agglomérations de plus de 300 000 habitants. Pour faire plus de marge, les patrons de la librairie se disent donc qu’il faut vendre… autre chose que des livres. C’est la fameuse « diversification », le prix unique du livre imposant des marges faibles aux enseignes (entre 35 et 42%) quand d’autres produits peuvent permettre de gagner la moitié du prix, voire plus. Marion raconte : « Avant 2019, on avait bien sûr commencé à diversifier : papeterie, jeux, mugs et autres petits cadeaux. Mais, depuis l’arrivé de Furet du Nord, la diversification est devenue une obsession. On est passé aux crèmes pour le corps, aux savons, à de la moutarde… Il y a eu même des doudous pour chat et des sacs à crottes ! Et là encore on nous a reproché de saboter le travail, de ne pas assez mettre en valeur les produits… Bon j’avais l’impression que les clients n’en voulaient pas et qu’on avait du mal, en tant que libraires, à suggérer un pot de moutarde en complément des livres achetés. C’est peut-être ça qu’ils auraient voulu... »
Le futur voisinage d’une librairie avec Shein n’est finalement pas si étonnant : « Depuis le déménagement, ils veulent encore plus faire changer la manière de travailler. Les mots d’ordre lancés oralement sont de “dépersonnaliser” et “déshumaniser” la librairie. Soit passer en mode libre service ou Fnac... » assure Marion qui raconte que dans le magasin d’avant « nombre de mes clients sont devenus des amis, parce que c’est un métier qui crée une intimité à travers notamment les goûts littéraires ». Aujourd’hui, pour une surface équivalente de magasin, il y a quatre personnes en moins. Comme le rappelle Loïc , « notre métier de libraire, c’est aussi de faire découvrir des choses, d’amener les gens à élargir leurs manières de penser, se faire bousculer, se laisser porter par des écritures. Il y a des bouquins qui peuvent nous toucher, nous chambouler, ça crée des moments intenses et ça permet de sortir de son petit cocon. Le livre est tout sauf une marchandise comme une autre. » Une manière de voir qui n’est a priori pas celle de la nouvelle entité Nosoli. « Avec si peu de salariés, conclut Loïc, il y a beaucoup moins la possibilité de faire du conseil, l’idée c’est que ça se vende tout seul. » Un peu comme la dernière fringue à la mode sur internet.


