Accueil > Hiver 2025-2026 / N°79

De l’eau dans le gaz euh non, l’inverse

Alibi béton

Pourquoi limiter les pollutions quand on peut juste les cacher sous la mer ? Voilà ce que s’apprête à faire l’historique société grenobloise Vicat, qui veut aller enfouir tout le CO2 émis sur son site du Nord Isère au fin fond de la mer Adriatique. Une bonne illustration de la folie de la course actuelle à la « décarbonation » sans remise en cause de notre modèle de développement.

On s’en était moqué l’année dernière (Le Postillon n°75) : Vicat développe un « greenwashing en béton armé ». D’un côté, elle prétend œuvrer au « béton vert  » ou «  béton bas carbone » ; de l’autre elle alimente des chantiers dévastateurs (comme la deuxième ligne ferroviaire Lyon-Turin) et compte quatre sites dans le classement « des 50 sites industriels les plus émetteurs de CO2 », réalisé par Réseau Action Climat et France Nature Environnement en 2024. Parmi eux, le site de Montalieu, en Nord-Isère, classé septième site émetteur de CO2 en France. Concrètement, il émet 1,2 million de tonnes de CO2, soit quatre fois les émissions de la ville de Grenoble…

Sachant que la production d’une tonne de ciment génère environ 800 kg de CO2, les 27 sites de production de ciment que se partagent cinq groupes industriels (Vicat, LafargeHolcim, Ciments Calcia, Imerys Aluminates, Eqiom) représentent à eux seuls en France 10 millions de tonnes de CO2 par an (soit 3% des émissions intérieures du pays). Un tiers des émissions provient du chauffage des fours à 1450°C lors de la fabrication du clinker et peut être réduit par l’utilisation de combustibles non fossiles. Mais les deux tiers restants, provenant de la décarbonatation du calcaire (CaCO3) en chaux (CaO), sont dits « fatals » car inévitables.

Alors que faire ? Réduire au maximum les besoins en béton ? Limiter les constructions neuves en remplissant les logements vacants et en luttant contre les résidences secondaires ? Préférer l’utilisation de matériaux biosourcés (bois, terre, paille, chanvre, etc.) ? Restreindre au maximum les grands chantiers, les nouvelles infrastructures ?

Les bétonneurs ont trouvé une solution beaucoup plus compatible avec leur soif de bénéfices : cacher la pollution. Un article du Monde (6/11/2025) nous apprend que Vicat ambitionne pour son site du Nord-Isère de « capturer » puis de « stocker  » le carbone en Italie, à 800 mètres de profondeur sous la mer Adriatique.

Le projet, qui s’inscrit dans le projet européen Calisto, s’appelle Vaia pour Vicat Advanced Industrial Alliance et prévoit d’abord de « capturer  » le carbone émis par la cimenterie par «  un système électrifié de cryogénie » : «  Les fumées sont refroidies à très basse température pour extraire le CO2 par condensation, à la sortie de la zone de cuisson ». Forcément, pour réaliser cette prouesse, il faut beaucoup d’énergie : la puissance électrique nécessaire à l’usine va devoir être augmentée de 70 mégawatts (soit environ la puissance générée par un grand barrage comme celui du Sautet sur le Drac…). Ainsi va la « décarbonation » et les actions prétendument « écologiques  » seulement centrées sur le carbone : elles rajoutent d’autres sources de pollution – toute source d’énergie étant par nature polluante. En l’occurrence, il faut aussi créer pour le site de Montalieu une nouvelle liaison électrique de 225 000 volts… ça va en faire, tiens, des blocs de béton pour fonder les pylônes ! Mais on se demande : comment va-t-on y compenser ?

Une fois le carbone « capturé », il s’agit maintenant de le transporter sur des milliers de kilomètres. D’abord avec la construction d’un nouveau pipeline de vingt kilomètres, rejoignant un pipeline existant, converti en « carboduc » et aboutissant au bord de la Méditerrannée, à Fos-sur Mer. Mais ce n’est pas le bout du voyage pour le polluant venant de l’Isère.

Le carbone sera ensuite « liquéfié » puis acheminé en navire jusqu’au large de Ravenne, ville italienne située sur le littoral adriatique. Les navires devront réaliser tout le tour de la botte italienne, soit environ 2 500 kilomètres… Le trajet entre Montalieu et Ravenne par la route compte 640 kilomètres. Mais faute de pipeline traversant les Alpes, le carbone fera donc quatre fois plus de distance. Une fois à Ravenne, ne restera plus qu’à injecter le méchant carbone dans des « sous-couches géologiques poreuses », en le descendant quand même à 800 mètres de profondeur.

En voilà donc une sacrée débauche d’énergie et de transport pour soi-disant lutter contre la pollution. De plus, le coût du projet est estimé à 1,5 milliard d’euros, dont une bonne partie devrait provenir… d’aides publiques françaises ou européennes. Vicat, qui a réalisé l’année dernière un bénéfice de 738 millions d’euros, espère par exemple faire financer une partie des investissements via le « Fonds pour l’innovation », un programme européen visant à promouvoir des technologies neutres en carbone. Sans réponse positive de ce fonds (qui devrait arriver en 2026), Vicat prévient qu’il ne pourra pas mener à terme ce projet.

Même si le cimentier dépense plusieurs centaines de millions d’euros, l’opération devrait être rentable pour le « groupe international et multilocal ». En dehors de l’intérêt marketing d’une telle opération de greenwashing, cela devrait lui permettre de bien se positionner sur le « marché » du carbone. En enfouissant ces émissions, le groupe évite de payer des « pénalités carbone » et pourra même passer à la vente de quotas carbone. Car le carbone est devenu un marché : depuis 2005, pour « compenser  » sa pollution, une entreprise peut acheter en bourse des droits à émettre du CO2. À l’inverse, lorsqu’elle s’abstient d’en émettre, elle peut vendre ses droits. Donc l’investissement peut devenir très rentable pour Vicat. De 80 euros la tonne aujourd’hui, le prix devrait passer à 180 euros en 2035, selon l’Institut français du pétrole. Avec ce projet, Vicat envisage de stocker 1,2 million de tonnes de CO2 par an, soit potentiellement 216 millions d’euros en 2035...

Le projet du cimentier isérois s’inscrit bien dans l’air du temps français et mondial, la capture et le stockage du carbone étant même soutenu par le Giec (Groupe international d’experts pour le climat). À ce jour, dans le monde, une cinquantaine de projets ont déjà vu le jour et environ six cents sont en développement.
En France, les différentes feuilles de route de la Stratégie nationale bas carbone font la part belle aux carboducs, même si « aucune capacité souveraine de stockage exploitable  » n’a été identifiée sur le territoire national. C’est donc chez nos voisins qu’il est prévu de mettre en décharge notre gaz.

Et peu importe si beaucoup d’incertitudes demeurent sur ce type de technologies, comme le montre un rapport de 2023 de l’ONG étasunienne IEEFA (Institute for Energy Economics and Financial Analysis) qui a étudié des champs gaziers à Sleipner et Snøhvit, en Norvège. Sur le premier site, en trois ans, le gaz avait déjà migré d’environ 300 mètres vers la surface sans que cela n’ait été anticipé. Sur le second site, la pression souterraine avait été mal estimée et les capacités de stockage des acquifères salins initialement estimées pour 18 années de production ont été saturées en seulement deux ans.

Beaucoup de questions restent sans réponse : combien d’années les nouvelles installations dureront-elles ? Y-aura-t-il dans quelques décennies une fuite de millions de tonnes de gaz enfouis ? Quelles conséquences pour l’environnement marin, voire pour l’atmosphère, avec un relargage massif et soudain de gaz à effet de serre ? La région de Ravenne est une zone sismique, que se passera-t-il en cas de tremblement de terre ?
Même si c’est beaucoup moins dangereux, les problématiques sont similaires à celles de l’enfouissement des déchets nucléaires. A Ravenne, les civilisations précédentes ont laissé de magnifiques mosaïques, nos générations s’apprêtent à léguer aux suivantes des millions de tonnes de gaz asphyxiant et polluant.

Comme la fumeuse « transition », la capture et le stockage du carbone permet de faire croire que des lourdes industries comme celle du ciment peuvent être durables et qu’il n’est pas nécessaire de remettre en question nos modes de vie. Si Vicat voulait dépenser son argent dans des choses plus utiles, il pourrait déjà commencer par isoler les centaines de logements qu’il possède dans l’agglomération grenobloise, bien connues comme passoires thermiques. L’argent investi dans le seul projet de Vicat à Montalieu-Vercieu pourrait par exemple financer l’isolation d’environ 100 000 logements…